Plaidoyer pour la dépénalisation de l’usage du cannabis chez les adultes (via Egora.fr)

Cannabis leafEgora.fr : Selon une enquête de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (Ofdt) 60 % des Français sont favorables à la proposition d’autoriser le cannabis (en maintenant l’interdiction pour les mineurs et avant de conduire). Vous-mêmes, dans le Nouvel Observateur, vous vous déclarez favorable à la dépénalisation du cannabis pour les adultes. Il peut y avoir confusion sur les termes autorisation, dépénalisation, mise en vente libre. Pouvez-vous préciser exactement ce que vous entendez par dépénalisation ?

Dr Laurent Karila : Dépénalisation ne signifie pas légalisation. Je pense qu’il faut dépénaliser l’usage de cannabis chez les adultes et, parallèlement, renforcer la politique de santé publique en direction des adolescents. En effet, il existe deux populations de consommateurs totalement différentes : les mineurs et jeunes adultes, d’une part, et les adultes de l’autre. Chez les adultes, la consommation de cannabis est rare et souvent occasionnelle (sauf chez les sujets dépendants qui représentent 5 à 10% des fumeurs). Elle se fait en société et, généralement, ne pose pas de problèmes d’addiction. Donner une amende ou une peine de prison à un homme de 50 ans qui fume un joint, cela n’a plus aucun sens.
Le problème c’est la consommation addictive de cannabis chez les adolescents. La dépendance au cannabis est devenue une pathologie de l’adolescent et du jeune adulte, alors qu’il y a dix ans, cela concernait un public plus large. C’est un vrai problème de santé publique et la consommation ne fait qu’augmenter. Qu’un adulte non dépendant fume de temps en temps en groupe, les dommages seront moindres que chez quelqu’un qui a un cerveau en formation. Plus on consomme tôt, plus on risque d’être dépendant, d’avoir des problèmes de santé physique et psychologique. Une consommation qui devient solitaire, répétée, et qui est dans l’excès, chez un adolescent, est un marqueur de gravité.

Dans quelle proportion les consommateurs vont-ils devenir dépendants ?
On dit classiquement que 5 à 10 % des consommateurs de cannabis ont une dépendance. Avec l’âge la plupart des adultes finissent par s’arrêter ou continuent à fumer de temps en temps, sur un mode « apéritif ».

Mais dépénaliser chez l’adulte ne contribue-t-il pas à banaliser ?
Non, je ne crois pas. Dépénaliser c’est seulement modifier le texte de la loi de 1970 qui n’est plus du tout adaptée à notre époque et, de toute façon, n’est pas appliquée. Il faut que cette loi soit complètement revue. Aujourd’hui une majorité de la population, mais aussi des spécialistes sont en faveur de la dépénalisation, mais rien ne bouge. Il faudrait un consensus et que l’on se mobilise pour que plus de moyens soient attribués à l’addictologie (sensibilisation, information, prévention, enseignement, recherche et soins).

Les effets du cannabis sont très persistants, ce qui exclue pratiquement toute consommation quand on est conducteur. N’est-ce pas une difficulté pour la dépénalisation ?
Il ne faut pas fumer et prendre le volant ou son scooter. Le cannabis est un facteur de risque d’accident de la circulation et le risque est majoré s’il y a en même temps consommation d’alcool. Les troubles cognitifs induits par un joint durent au moins 24 heures et encore plus longtemps en cas de consommation importante. La question des troubles cognitifs est importante et doit faire l’objet d’une attention particulière.

La légalisation ou la mise en vente libre, qui aurait l’intérêt de réduire la criminalité liée au trafic, sont-elles envisageables ?
Etant donné le débat actuel sur la dépénalisation, cela me parait une perspective très, très lointaine en France. Je ne suis pas partisan de la légalisation. Il faut faire les choses par étapes. On verra déjà ce que cela va donner en Urugay et dans les Etats de Washington et du Colorado, aux Etats-Unis, qui ont légalisé le cannabis à des fins récréatives.

Vous insistez beaucoup sur la prévention. Mais fumer du cannabis est un comportement de groupe chez les jeunes et fait partie des expérimentations presque obligatoires à cet âge. Comment toucher les adolescents ?
Il faut utiliser des supports adaptés à cet âge. Par exemple nous avons mis en place un projet musical avec le groupe de rock Satan Joker. Un disque* avec un livre numérique scientifique est sorti, AddictionS (disponible sur toutes les plateformes de téléchargements), validé par la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt). Avec le chanteur du groupe, Renaud Hantson, nous allons parler dans les collèges et les lycées. J’aborde les aspects médicaux et lui le côté pratique, parce qu’il a connu la drogue. C’est complètement différent des réunions d’information faîtes avec des policiers ou des juges. La première conférence à Vernon (27) s’est déroulée devant 400 personnes. Le 3 décembre nous allons à Evry et nous attendons entre 400 et 500 personnes. Les associations de collégiens et de lycéens se mobilisent beaucoup. Je réfléchis aussi à l’utilisation des réseaux sociaux (smartphone, facebook, twitter). Il existe déjà des sites internet qui sont très biens. Mais, ils ne sont pas assez connus. Je voudrais déposer un projet de recherche pour développer l’utilisation de supports 2.0, avec un site internet et des applications, pour aider l’adolescent consommateur de drogues.

Comment déceler les adolescents qui ont des problèmes ou vont en avoir avec le cannabis ?
Il existe des questionnaires simples, comme le questionnaire Cast, pour le cannabis, ou Adospa, pour l’alcool et les drogues. Ces questionnaires sont tout à fait adaptés à la médecine générale. Ils sont rapides à remplir, avec des questions faciles à poser au cours d’un entretien médical. Les adolescents y répondent volontiers. Il faudrait que leur utilisation soit systématique au cours des consultations.

Qu’est-ce que le généraliste doit dire aux parents qui s’inquiètent ?
Le conseil que l’on peut donner aux parents c’est de ne pas banaliser, ni diaboliser la consommation. Il faut rappeler les dangers physiques et psychologiques du cannabis, en sachant que plus l’on consomme jeune et plus le risque de dépendance est important. Et il faut essayer de voir l’adolescent, d’établir une relation de confiance, pour qu’il parle de ses problèmes. En cas de dépendance, il existe des consultations cannabis et des services d’addictologie. A Paul Brousse, où nous venons d’ouvrir un hôpital de jour en addictologie pour les adolescents, les délais de rendez-vous sont de trois semaines.

En savoir plus
La loi du 31 décembre 1970 (publié au J.O. du 2 janvier 1971) prévoit une peine d’emprisonnement ferme pour l’usage solitaire de drogues, mais une exemption de poursuites pénales pour les usagers simples qui acceptent de se soumettre à une cure de désintoxication.
Selon les dernières données de l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies (Oedt), à 15 ans, 28 % des adolescents en France ont déjà consommé du cannabis et à 17 ans, 44,4 %. ; 20,8 % des 15-24 ans ont consommé au cours des 12 derniers mois. En 2011, 48 % des nouveaux patients traités en addictologie avaient une dépendance au cannabis.

Source :
www.egora.fr
Auteur : Dr Chantal Guéniot

*un deuxième disque, Psychiatric, sur les maladies psychiatriques, est sorti depuis, qui est, lui aussi, le fruit de la collaboration de Laurent Karila pour les textes, et du chanteur Renaud Hantson pour la musique.

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