addictions

 

Le spectre des addictions s’est considérablement élargi ces dernieres années. Nous serions addictes à tout, aux parfums, aux séries américaines ou aux gâteaux Oreos..,  au risque de ne plus différencier les risques et les dommages des addictions. Un petit saut sémantique ds le passé, l’évolution du concept et un survol des différentes dangerosités des addictions vous est proposé par le Dr WL, interniste et addictologue, président de SoS Addictions et par Mr Jean Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction.

Certains mots émergent de l’Antiquité, traversent les siècles et les océans, puis se partagent entre quelques spécialistes érudits avant de s’installer universellement, popularisés en un sens que tous entendent sans totalement le comprendre.

Il en est ainsi des mots définissant les troubles mentaux ou comportementaux, de l’hystérie à la paranoïa ou la mégalomanie en passant par l’addiction. Le spectre du mot finit par s’élargir considérablement, tout le monde ou presque devenant « hystero », « parano », « mégalo » ou « addict(e) »
Cette évolution est déstigmatisante, elle permet que chacun se sente concerné, mais elle induit un risque de banalisation et de sous estimation des souffrances et des dommages que son sens initial voulait souligner.

Toute bonne fiche Wikipedia vous le dira : addiction vient du latin, probablement de « ad-dicere » (« dire à ») puisque les esclaves n’avaient pas de nom propre et étaient « dits à » leur maître.
En droit romain puis en droit moyenâgeux, l’addicte ou « l’addicté » était, après ordonnance du tribunal, la personne débitrice contrainte par corps à rembourser son suzerain ou son créancier. Elle en devenait ainsi esclave, elle ou tout membre de sa famille si la dette s’éternisait. L’addiction commençait un jeu dangereux d’équivalence avec la dépendance.

De cette idée d’extrême dépendance, de dette liberticide menacant à vie l’individu et ses proches, les Anglais d’abord (pour désigner des « passions devorantes » ) puis les psychanalystes (S Freud certes mais surtout Otto Fenichel en 1945) s’inspireront pour décrire des situations de manque intime et intense, de dépendance de l’humain. Les addictions aux opiacés ou à l’alcool cotoient alors, sans grande différenciation des risques et des dommages, la kleptomanie, le jeu excessif ou l’addiction à la lecture. L’addiction- dépendance réunit jusqu’à les confondre des substances au potentiel de dépendance biologique aujourd’hui reconnu et des comportements bien différents.
Il faut attendre 1990 et la rigueur du psychiatre américain Aviel Goodmann pour voir tracer des critères de définition cliniques et non plus seulement des interprétations -souvent des plus remarquables- variant d’un auteur à l’autre. Il met au coeur de sa définition un mécanisme précis : la perte de contrôle. Chronique certes, avec la perte de liberté de s’abstenir, mais aussi plus passagère, ouvrant à des risques qui seront ceux de l’abus.

A l’initiative du psychiatre et alcoologue Jean Adès et de quelques collègues, le mot addiction s’installe doucement en France, ds les années 80, en concurrence avec « assuétude », d’abord pour cerner les dépendances à l’alcool puis beaucoup plus largement, à la fin du XXeme siècle et sous l’impulsion de Mme Nicole Maestracci, magistrate, présidente de la Mission Interministerielle contre la drogue et la toxicomanies (MILDT), pour décloisonner les systemes de soins (alcool et tabac -drogues licites- d’un coté et toxicomanies -drogues illicites- de l’autre) et enfin y inclure les addictions sans substance dites addictions comportementales.
Le pseudo-anglicisme (prononcez « Aeddictionne »…,), a enfin retraversé l’Atlantique (prononcez « Addicsion »…) pour remplacer les affreux mots d’alcoolisme, de toxicomanie et toutes les manies.

Les addictions concernent donc aujourd’hui aussi bien les troubles engendrés par des substances psychoactives autorisées ( telles l’alcool, le tabac, les somnifères, les antidépresseurs et les tranquillisants) que les substances interdites (heroïne, cocaïne, cannabis, ecstasy, lsd, amphetamines et cathinones, produits dopants, etc) et les addictions comportementales (jeu pathologique, bigorexie ou addiction au sport, achats compulsifs, troubles addictifs alimentaires, cyberdependance, workaholisme ou addiction au travail, troubles liés à l’hyperactivité sexuelle ou addiction sexuelle, etc.)
La liste sans cesse discutée et extensible des addictions comportementales ne doit cependant pas nous égarer : les addictions les plus meurtrières sont dues aux substances vendues (et taxées) par les Etats. L’OMS prévoit la mort prématurée (et évitable ?) d’un milliard de personnes au XXIEME SIÈCLE à cause des maladies liées à l’usage chronique des cigatettes de tabac. En France, le tabac est responsable de 75 000 morts par an et l’alcool de 50 000. A elles deux, ces substances tuent 40 fois plus que les accidents de la route.
Rappelons que les opiacés dont l’héroïne (depuis les traitements de subdtitution et les mesures de reduction des risques) seraient responsables de 300 morts par an, le cannabis de 220 morts (par accidents de la route) et la cocaïne de..30 morts par an (mais avec une très forte sous estimation pour cette dernière, peu recherchée dans les accidents cardio et cérébro-vasculaires).
Pour comprendre ce paradoxe, il faut se souvenir que nous partageons avec l’alcool et le tabac une veille histoire commune qui nous a fait en sous-estimer les risques et dommages. L’alcool est une production locale ancienne (nous sommes les 1ers producteurs de vin au monde avec des milliards de litres produits chaque année). Le tabac, d’arrivée plus récente, a bénéficié de l’inventivité humaine, pour en améliorer le gout par des additifs divers, la diffusion par l’invention de la cigarette et de son paquet (adaptés à nos modes de vies modernes) et l’image, avec un marketing habile l’associant à la liberté.

Dans notre pays, l’addiction est, encore aujourd’hui entendue comme un état de dépendance. Or le feuilleton des addictions se compose de trois épisodes : l’usage, l’abus et la dépendance.
Ce qui signifie qu’avant d’être un problème, les 1ers temps d’une consommation ou d’un comportement addictifs ont été une solution ou une amélioration du quotidien humain ! L’usage a fait découvrir à notre cerveau (et plus particulièrement à une région de notre cerveau sans laquelle nous ne serions pas là à disserter : le circuit de la recompense) des fonctions positives initiales : un effet dynamisant, un changement d’humeur euphorisant, une relation à l’Autre désinhibée, une appartenance à un groupe social, une pensée souvent plus « forte » ou enfin apaisée, des modifications sensorielles, une fin des difficultés d’endormissement. Nous, pauvres petits mammifères nés dépendants, et notre cerveau hédoniste, enregistrons toutes ces fonctions positives initiales. Et recommençons, même si nous devinons les risques.C’est au fil de ces répétitions, de ces abus d’un plaisir unique, que nos équilibres cellulaires vont se déstabiliser au point d’aliéner notre bien être (ne pas être mal, en manque), de nous faire « perdre le contrôle », de nous menacer du « moins », de nécessiter la poursuite impérieuse de la consommation ou du comportement addictif et nous mener à l’etat psychologique et neurobiologique de dépendance. Sur un plan social, le même mécanisme se retrouve dans une dimension de centration des activités sur ce comportement.
A ce stade, vouloir n’est plus pouvoir et savoir n’aide pas plus à pouvoir…
Vouloir arrêter n’est plus pouvoir arrêter; savoir que poursuivre son addiction au rique de perdre sa santé, sa vie familiale et sociale, son travail n’aident pas plus à changer son comportement.
Nous comprenons aisément les manques que sont la soif et la faim ainsi que le bonheur intime, la récompense, que nous éprouvons à satisfaire ces besoins, parfois de facon prioritaire, impérieuse. Idem pour notre désir sexuel…Mais nous avons toujours autant de difficultés à appliquer ce schéma aux besoins que notre société et nous avons induits. L’addiction, au stade de dépendance, reste une faute, une faiblesse, une histoire de morale et de volonté aux yeux de la majorité ! Et le clivage légal/illégal finit de refermer le piège : les substances licites le sont au nom d’une supposée moins grande dangerosité, et donc seule une faiblesse de la personne peut expliquer l’échec de leur contrôle. A l’opposé, les stupéfiants sont illicites au nom d’une dangerosité absolue, tout consommateur de cannabis finissant esclave de La Drogue! Cela est aussi obscurantiste et contre productif! Cela est aussi stérile que de demander à une personne dépressive de bien vouloir se secouer ou à une personne souffrant de crises épileptiques de faire appel à sa volonté ou à son amour pour ne plus convulser….!

Que ce soit aux stades d’abus ou de dépendance, les questions de l’addictologie moderne et de la médecine des addictions se libèrent enfin depuis peu de toute morale, de tout jugement. Quels sont nos facteurs, génétiques, sociaux, psychologiques de vulnérabilité et de résistance ? Comment retarder l’age des premiers usages et des premiers abus puisque nous savons désormais que plus une addiction est précoce plus elle est dommageable pour l’avenir de l’être humain ? Comment soigner, « medicamentalement » les personnes dépendantes ? Comment réduire les risques et les dommages des personnes qui poursuivent leur addiction ?
Répondre à ces questions oh combien vitales pour des centaines de millions d’entre nous suppose, impose une ouverture d’esprit que le 20eme siècle n’a pas eu, avant que le sida ne passe par là.
C’est pourquoi SoS Addictions et la Fédération Addictions soutiennent le festival « Addictions à l’oeuvre », pour un nouveau regard, une ouverture d’esprit. Pour parler des addictions, les faire basculer du coté de la vie. Pour comprendre et ne pas dépendre, pour user sans abuser…

Dr William Lowenstein, Interniste et addictologue, président de SoS Addictions