Pour nos lendemains : le temps (pas si lointain) où médecins et chirurgiens envoûtaient

Prof. Dr. Henri KreisLe Pr Henri Kreis a aujourd’hui soixante-dix sept ans. C’est l’un des derniers grands pionniers vivants de l’aventure sans précédent que fut la transplantation rénale. En 1976, il répondait, dans l’émission Radioscopie, aux questions du journaliste Jacques Chancel. Le néphrologue, chef du service thérapeutique de néphrologie de l’Hôpital Necker y parla de son intérêt pour la transplantation rénale. Il dit pourquoi il avait choisi cette discipline. Il dit encore le manque de structure de la recherche ; le début des greffes, les notions de compatibilité, les différentes techniques, le problème du don, la définition de la mort cérébrale, la qualité de vie du malade transplanté, l’anonymat du don, la récompense de voir le transplanté guéri. Cet entretien fut diffusé le 17 juin 1976. Les auditeurs pouvaient être envoûtés.

Hymne et don

Jacques Chancel est mort il y a quelques semaines. Et voici, près de quarante ans plus tard, que l’on retrouve le Pr Kreis. C’est dans un ouvrage peu banal, un hymne à la vie et au don laïc d’une fraction de son corps terrestre. C’est le même enthousiasme, la même mémoire. Intitulées «Une époque envoûtante», ce sont treize pages étonnantes de présence où l’on revoit un instant les silhouettes de Marius Renard, de Jean Hamburger, de Jules Traeger ou de Maurice Goulon. C’était l’époque de la fin du tableau de mort urémique et celle des premiers comas dépassés.

Hamburger n’aimait guère qu’un externe, durant la visite, évoque un malade ayant «des hémorragies au fond d’œil». Il lançait à l’externe un regard sombre et reprenait : «Vous voulez parler d’érythrodiapédèse en foyer ?» «Il faisait en sorte de ne pas être compris, écrit Henri Kreis. Pour lui, c’était un moyen de ne pas effrayer… C’était une vision paternaliste, qui n’a plus du tout cours aujourd’hui.» Cela pourrait aussi redevenir un sujet de débat en ces temps troublés de droit des malades et de sanctification de la transparence.

Enfants bleus

Henri Kreis n’est pas le seul, dans cet ouvrage, à réveiller les mémoires. C’est aussi le cas d’Alain Tenaillon. Réanimateur, il a fondé et dirigé le Service de réanimation de l’Hôpital d’Evry ; puis il a participé à l’organisation des prélèvements et des greffes au sein de l’Agence française de biomédecine.

«Lorsque j’avais dix ans, j’ai entendu à la radio une émission sur les enfants bleus, porteurs d’une malformation du cœur congénitale, et qui, grâce aux premiers progrès de la chirurgie cardiaque, avaient désormais une chance de survie, écrit-il. J’ai su que c’était ce que je voulais faire : soigner des gens condamnés. Je ne me suis plus jamais posé la question, je l’ai fait. C’est aussi sans doute pour cela que j’ai choisi la réanimation. Et je n’ai jamais regretté cette décision, je me suis toujours fait plaisir dans ce métier. J’ai croisé très tôt le chemin du don d’organes. Jeune interne, j’avais travaillé chez le professeur Goulon qui, avec le professeur Mollaret, avait décrit, en 1958, ce qui allait devenir la mort encéphalique».

Fièvre puerpérale

On peut aussi lire, dans cet ouvrage, Gabriel Richet qui était le petit- fils de Charles Richet (1850-1935), prix Nobel de médecine 1913. Gabriel Richet a été le premier adjoint de Jean Hamburger à l’Hôpital Necker, de 1950 à 1960. Il est décédé en 2014 à l’âge de 97 ans. Extrait de ses lignes :

«Simone D. n’a pas encore trente ans, en juin 1951, lorsqu’elle est hospitalisée à l’Hôpital Necker. Déjà mère de trois enfants, elle habite le Cher et a donné naissance quelques jours plus tôt au quatrième. Immédiatement après l’accouchement, une fièvre puerpérale est survenue. Rapidement, les reins ont cessé de fonctionner. Son médecin de campagne a pris la décision de l’adresser à l’Hôpital Necker. Nous avons accueilli cette jeune femme dans une petite salle commune de cinq lits, la salle Foucher. On savait depuis longtemps que le pronostic de ce type d’insuffisance rénale aiguë était très souvent fatal (…).

Dialyse intestinale

«Jean Hamburger préférait le recours à la dialyse intestinale. Le patient était installé dans un lit dédié, aménagé à cet effet. Quatre à cinq litres de liquide de dialyse par heure étaient introduits dans l’intestin et devaient bien s’évacuer… et la voie basse, rectale, était la seule possible. Ce qui veut dire, en pratique, que la dialyse intestinale impliquait une diarrhée de plusieurs dizaines de litres par jour (…). Retrouvons Simone D. Deux jours après son arrivée. A l’issue de la première journée de traitement, elle n’en pouvait plus. Elle a arraché sa sonde de dialyse et a refusé la poursuite du traitement. Rien ne semblait pouvoir la convaincre, pas même la quasi-certitude que sa survie en dépendait. Nous avons donc pris contact avec son époux. Cultivateur de son état, il est venu à Necker pour s’entretenir avec nous. Jean Hamburger lui a tenu des propos simples. Puis je l’ai accompagné auprès de son épouse.

Main de cultivateur

J’ai alors été le témoin d’une scène mémorable, dont je me rappelle le moindre détail soixante-trois ans plus tard ! « Salope… ! Tu m’as coûté 4000 francs pour que je te fasse monter en ambulance à Paris, et maintenant, en plus, tu veux me laisser seul avec les quatre gosses !!! ». Tout en prononçant cette sentence définitive, de sa main droite de cultivateur, il lui administrait un magistral aller-retour sur le visage. Et il ajoutait : « Tu vas faire ce que te disent les docteurs !!! ». Simone a accepté la reprise de la dialyse, pour une durée de six jours, sans l’interrompre de nouveau, puis ses reins se sont remis à fonctionner. Elle est sortie en bonne forme de l’Hôpital Necker. Je n’ai jamais plus eu de ses nouvelles.»

C’était la médecine telle que l’on pouvait la connaître au milieu du siècle passé. La destruction des reins équivalait encore le plus souvent à la mort à court terme. Vinrent la dialyse et la greffe. Puis leurs perfectionnements multiples qui ont peu à peu permis de remplacer la fonction de ces organes vitaux devenus défaillants. Aujourd’hui, l’insuffisance rénale terminale est devenue une maladie chronique. «Une maladie dont les traitements sont lourds mais avec laquelle on vit, avec laquelle on fait des projets, on aime et on est aimé, soulignent les auteurs de cet ouvrage. Au fil de ces six décennies, les combats menés par les malades et leurs médecins, les prouesses médicales, les vies sauvées ou prolongées durablement ont participé d’une histoire collective formidable et méconnue.»

Plumes inspirées

Cet ouvrage nous offre des fragments éloquents de cette histoire collective. De cette épopée vécue dans un temps où, pour reprendre le mot d’Henri Kreis, la médecine envoûtait. Elle envoûtait parce qu’elle sauvait. Elle sauvait parce qu’elle transgressait. Elle transgressait parce qu’elle avait foi en elle. D’où venait cette foi ? Et cette médecine, envoûte-t-elle encore ? On aimerait le croire. On le pressent parfois sous quelques plumes inspirées.[3] Mais, déjà, ces plumes préfèrent le réparer au sauver de jadis. Nous sommes en 2015 et nous peinons durablement à entendre les accents qui permettraient de réenchanter la pratique de la médecine et ses nouveaux miracles. Rassurons-nous avec Houellebecq et ses souffrances. Ce n’est, peut-être, qu’un mauvais moment à passer.

Jean-Yves NAURead all author posts