« Everybody must get stoned » (Bob Dylan, prix Nobel) – Paroles de rock et santé publique

 

SOS-Addictions-Bob-Dylan

Au milieu des années 80, les autorités hollandaises décidèrent d’analyser et de modifier, si nécessaire, leur politique en matière de drogues face à l’épidémie de sida (1). Mon propos n’est pas de présenter ici la politique hollandaise, l’une des plus innovantes et des plus intéressantes menées en Europe continentale dans les années 70 et 80 avec celle de la Suisse dans les années 90 et 2000 . Je veux ne mettre en exergue qu’un point.

Commençons par une citation extraite du livre d’Isabelle Stengers et Olivier Ralet, « Drogues le défi hollandais » (2) :

« Certains jeunes sont assez paradoxalement attirés par l’excitation et le « prestige » associés à la déviance. On aurait en effet du mal  à trouver une position sociale qui fascine autant la société que celle du drogué. (…) La prévention doit donc éliminer la fascination et l’idéalisation mal placées dont sont l’objet les toxicomanes. Il faut démythifier le « junky » et le faire tomber de son piédestal. La politique de lutte suivie actuellement par de nombreux pays attache un « sens » particulier au fait de prendre de la drogue. Moins de « sens » les autorités attacheront au phénomène des drogues, moins il aura de « sens » pour les toxicomanes » (c’est moi qui souligne).

De telles réflexions révulsaient les intervenants français de l’époque. Pour eux, la toxicomanie était, au contraire, saturée de sens : révolte, transgression,  refus de cette société mais aussi, concernant l’injection : effraction, béance, trou,  stade du miroir brisé. C’était « le symptôme d’une souffrance ». Et la voie royale vers la guérison était de l’entendre (pas de l’anesthésier avec la méthadone) et de proposer au patient de travailler (au sens du travail psychique) sur cette souffrance pour prendre le bon chemin. Loin de mettre entre parenthèses le « sens » de l’usage de drogues comme le pensaient les Hollandais, il fallait se mettre à son écoute. Que pouvaient-ils bien partager avec leurs collègues des Pays-Bas qui ne voulaient voir dans l’injection qu’une « bad habit » pour tenter d’éloigner les jeunes gens de la fascination qu’ils étaient nombreux à éprouver pour cette pratique dangereuse.

Le souci des Bataves était de se tenir à égale distance de la diabolisation et de l’apologie. Ils constataient que les « jeunes » étaient attirés par les drogues et par ceux qui en prenaient, les stars de rock en particulier dont les frasques étaient médiatisées. Il suffit de songer à Keith Richard dont les hospitalisations pour overdose se faisaient sous les flashs des photographes et les caméras de télévision. Cette tentative de « normalisation » (« normalisatie »), vertement critiquée par les Français comme une entreprise de « banalisation », les Hollandais savaient combien elle était difficile mais nécessaire. Les Suisses diront plus tard « Apprendre à gérer » (3). Face à la normalisatie, il y avait la vie avec les drogues chantée par les plus grands groupes de rock et de pop  et, de l’autre côté, les discours sur le fléau de la drogue, sur les poisons de l’esprit et sur la déchéance qui guette inévitablement ceux qui veulent goûter à ces paradis frelatés. C’est de ce piège entre deux positions inverses et donc en miroir qu’ils voulaient sortir.

Dans les lignes qui suivent, je voudrais, à partir de chansons qui furent en leur temps, des hymnes, donner une idée de ce qui alimentait cette fascination. J’ai donc choisi, à partir de mes propres souvenirs, une dizaine de chansons qui évoquent explicitement les drogues. Je présenterai les « lyrics » en anglais et traduirai certains passages si nécessaire.

La première chanson est peut-être l’une des moins connues en France : c’est « The pusher » du groupe Steppenwolf qui date de 1967. Le nom du groupe est emprunté à un roman éponyme de Hermann Hesse (1877-1962), prix Nobel de littérature en 1946. A sa mort, Hesse, qui quitta l’Allemagne dés l’arrivée au pouvoir des nazis qui lui répugnaient, était un auteur presque oublié. Mais la contre-culture lui donna une seconde vie et fit du « Loup des steppes » un livre culte. Quant à l’album Steppenwolf live, il offrait à voir en gros plan un superbe loup toutes dents dehors. Je vous parle d’un temps… Mais voici les paroles :

You know I’ve smoked a lot of grass
O’Lord, I’ve popped a lot of pills
But I never touched nothin’
That my spirit could kill
You know, I’ve seen a lot of people walkin’ ’round
With tombstones in their eyes
But the pusher don’t care
Ah, if you live or if you die.

God damn, the pusher
God damn, I say the pusher
I say God damn, God damn the pusher man.

You know the dealer, the dealer is a man
With the love grass in his hand
Oh but the pusher is a monster
Good God, he’s not a natural man
The dealer for a nickel
Lord, will sell you lots of sweet dreams
Ah, but the pusher ruin your body
Lord, he’ll leave your, he’ll leave your mind to scream.

God damn, the pusher
God damn, I say the pusher
I said God damn, God damn the pusher man.

Well, now if I were president of this land
You know, I’d declare total war on the pusher man
I’d cut if he stands,
And I’d shoot him if he’d run
Yes, I’d kill him with my Bible
And my razor and my gun.

God damn, the pusher
God damn, the pusher
I said God damn, God damn the pusher man.

Toute la chanson est articulée sur l’opposition entre le bon dealer « avec l’herbe d’amour dans les mains » et le mauvais pusher qui vend de l’héroïne. Le mot « héroïne » n’est pas prononcé mais c’est inutile car un pusher, dans l’argot de l’époque, c’est un vendeur d’héro. Cette opposition dealer/pusher est redoublée par l’opposition entre les bonnes et les mauvaises drogues.

Première strophe :

« Vous savez, j’ai fumé beaucoup d’herbe
Seigneur, j’ai gobé beaucoup de pilules
Mais je n’ai jamais rien touché
Qui pourrait tuer mon esprit
Vous savez, j’ai vu des tas de gens, déambulant par ici
Avec des pierres tombales dans leurs yeux
Mais le pusher se fout de savoir
Si vous vivez ou si vous êtes mort.»
Que Dieu damne le pusher ! »

Dans le couplet suivant, il est dit :

« Oh ! Mais le pusher est un monstre
Ce n’est pas un homme naturel. »

Le dernier couplet est d’une grande violence :

«  Eh bien, maintenant, si j’étais le Président de ce pays
Vous savez, je déclarerais une guerre totale au pusher
Je le saignerais s’il était à côté de moi et je l’abattrais s’il tentait de s’enfuir
Oui, je le tuerais avec ma Bible et mon rasoir et mon pistolet. »
Et le morceau, puissamment chanté par John Kay se termine par « Que Dieu damne le pusher ! ».

 

Plus qu’aucune autre à l’époque, cette chanson sépare radicalement l’herbe et l’acid (car les « pills » dont il s’agit peuvent être n’importe quoi mais, dans ce contexte, c’est du LSD), sépare donc les bons psychedelics de la mauvaise héroïne. On est, en effet, en pleine épidémie de « blanche » et les overdoses se multiplient  tandis que les règlements de comptes entre pushers ou avec la police et la délinquance des junkies pour s’acheter leur dose, enterrent le flower power. D’où la violence des paroles.

Il faut noter ensuite l’omniprésence du Seigneur (Lord) et donc du Diable, de la damnation et finalement de la Bible (« I’d kill him with my Bible ») sans qu’on sache bien s’il veut le vaincre avec les idées de la Bible ou l’assommer avec un épais volume…

Enfin, il faut se souvenir que le grand tube de Steppenwolf s’appelle « Born to be wild » (« Né pour être sauvage »), ce qui montre bien que le flower power a ses limites et qu’il existe une évidente tension, consubstantielle au rock, entre la douce vie psychedelique et l’existence sauvage des bikers.

« The pusher » se trouve sur la bande son d’un film culte, sorti en 1969, « Easy rider » de Dennis Hopper avec Peter Fonda, Dennis Hopper, Jack Nicholson… et un film de Sydney Pollack avec Robert Redford sorti en 1972, « Jeremiah Johnson », symbolise parfaitement le retour à la nature (sauvage), loin des villes.

Quittons la Californie pour New-York la vénéneuse.

Nous sommes toujours en 1967 et le Velvet Underground, par la voix de Lou Reed, chante « I’m waiting for the man ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ambiance de la chanson est assez différente de « The pusher ». Car l’homme que Lou attend avec impatience (mais « il est toujours en retard ») au coin de Lexington et de la 125°, c’est son pusher précisément ! Voilà les paroles :

I’m waiting for my man
Twenty-six dollars in my hand
Up to Lexington, 125 (4)
Feel sick and dirty, more dead than alive
I’m waiting for my man

Hey, white boy, what you doin’ uptown?
Hey, white boy, you chasin’ our women around?
Oh pardon me sir, it’s the furthest from my mind
I’m just lookin’ for a dear, dear friend of mine
I’m waiting for my man

Here he comes, he’s all dressed in black
Beat up shoes and a big straw hat
He’s never early, he’s always late
First thing you learn is you always gotta wait I’m waiting for my man
Up to a Brownstone, up three flights of stairs
Everybody’s pinned you, but nobody cares
He’s got the works, gives you sweet taste
Ah then you gotta split because you got no time to waste
I’m waiting for my man

Baby don’t you holler, darlin’ don’t you bawl and shout
I’m feeling good, you know I’m gonna work it on out
I’m feeling good, I’m feeling oh so fine
Until tomorrow, but that’s just some other time
I’m waiting for my man

 

Je traduis le premier couplet :

« J’attends mon homme
26 dollars dans la main
Au croisement de Lexington et de la 125°
Me sens malade et sale, plus mort que vif
J’attends mon homme
Hé ! petit mec blanc, qu’est-ce que tu fais « uptown » ?
Hé ! petit mec blanc, tu viens draguer nos femmes ?
Oh ! excusez moi monsieur, rien n’est plus éloigné de mon esprit
J’attends juste un cher, cher ami à moi
J’attends mon homme.

L’univers du Velvet est l’idéal-type le plus éloigné de l’idéologie hippie. A l’apologie de la nature et du naturel (le pusher « n’est pas un homme naturel »), de l’herbe et des psychedelics qui font planer, le Velvet et Warhol (5) proposent l’esthétique de la déglingue, la prostitution, l’androgynie (6)l’abandon dans une sexualité orgiaque (7), les drogues fixées, les ballades « on the wild side » et, finalement, la déchéance et la mort (« Satellite’s gone », « Rock ‘n roll suicide » de David Bowie). Personne n’a mieux mis en scène et exploité qu’eux les tapins et les junkies de New-york qui vivent au jour le jour sans savoir s’ils seront vivants demain mais qui revendiquent cette vie comme si elle était l’essence même d’une nouvelle aristocratie, obsédée par l’apparence, les poses, un snobisme hyper-élitiste de la déchéance et des bas-fonds, comme ces fleurs vénéneuses qui poussent sur du fumier. Dans la génération post soixante-huitarde, cette fascination pour la « weltanschauung », l’esthétique et l’éthique velvetiennes accompagne, à défaut de l’expliquer, le passage de certains à l’injection. Il suffit de lire, pour s’en convaincre, les paroles de « Héroin » (1967) et de « White light/White heat » (1968, sur le second album du Velvet)

« Waiting for the man » est à ce point le symbole de cette poésie urbaine junky que le livre que publie Harry Shapiro en 1988 et sous-titré : « The story of drugs and popular music » s’appelle… « Waiting for the man ». La chanson se termine ainsi :

Je me sens bien, je me sens, oh, très bien

Jusqu’à demain, mais c’est juste une autre fois

J’attends mon homme. »

Comme beaucoup de rock stars de sa génération, je parle de ceux qui ont échappé à la « malédiction des 27ans » (Brian Jones, Duane Allman, Jimmy Hendrix, Janis Joplin, Jim Morisson et, tout récemment, Amy Winehouse), Lou Reed a fini par mourir des suites d’une hépatite C. C’est aussi le cas de Joe Strummer, Ian Dury ou David Bowie pour n’en citer que quelques uns. Une transplantation hépatique a été tentée sur Lou sans succès en avril 2013 et il est mort en octobre de la même année à 71 ans. Si on met de côté Keith Richard qui a signé un pacte d’immortalité avec le diable, on peut considérer qu’il a eu une longue vie. On raconte qu’à l’époque où Iggy Stooges (Pop) était au plus bas, enfoncé dans la came jusqu’aux yeux, Lou Reed disait partout qu’il ne fallait pas faire travailler « ce sale junkie » tandis que David Bowie se démenait pour le sauver. Il y a une légende noire autour de Lou Reed. Mais ce « sale mec » était le plus doué de sa génération, un poète, et les albums du Velvet sont devenus cultes. On raconte aussi que quand il entonnait « White light » en concert, des spectateurs, de préférence situés au premier rang, se seringuaient extatiquement. Bref, pour reprendre le discours hollandais, il était très, très, très difficile de lutter contre la fascination qu’exerçait ce pur génie (du mal ?). Tout, sa manière de s’habiller, surtout après l’album « Transformer », de parler, de chanter, sa nonchalance méprisante, était pieusement imité. Dans l’album « Berlin », il portera un regard critique sur le fix (« I should have broken both of her arms ») mais c’est une autre histoire.

Il est particulièrement difficile d’expliquer pourquoi quelqu’un se met à injecter des drogues. Parfois, la toute première consommation est d’emblée injectée. Mais ce n’est pas la règle. Le plus souvent, il s’écoule plusieurs mois ou années avant qu’un usager donné se mette à injecter. Et le plus souvent aussi, c’est parce qu’il fréquente des gens qui injectent. Où on semble retrouver le prosélytisme des drogués et où se justifie l’expression « épidémie de consommation » pour décrire une période où tel usage ou bien la consommation de tel produit se met à flamber. De nombreuses personnes de la génération post-gauchiste ont, pendant des périodes plus ou moins longues, injecté des drogues. Certains en sont morts, beaucoup d’autres ont été contaminés par le VHC et n’ont eu à affronter cette question que des décennies plus tard, alors qu’ils avaient presque oublié cette période lointaine de leur vie. Tous ceux qui se mettent à injecter savent qu’ils passent une ligne jaune, qu’il y a un avant et un après, que ce qu’ils font est dangereux. Même les têtes brulées ne peuvent l’ignorer. Ils savent aussi que cette pratique, une des plus stigmatisées qui soit, les met, d’une certaine manière, à l’écart de la société des hommes. Il y a d’ailleurs deux types de junkies : ceux qui fréquentent encore des gens qui ne fixent pas et ceux qui ne voient plus que des gens qui injectent. Souvent, avec le temps, on passe de la première à la seconde catégorie. Ce qui est certain, c’est qu’avec le temps cette pratique se banalise.

Mais la fréquentation de ceux qui injectent ne suffit pas toujours. Il y faut aussi un « zeitgeist », un esprit du temps. Pour ma génération de petits-bourgeois gauchistes, qui parlaient anglais, qui lisaient des livres, qui allaient aux concerts, l’univers velvet, a joué un grand rôle. Je me souviens parfaitement qu’à la première réunion de la JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires, groupe trotskyste de tendance « franckiste ») à laquelle j’ai assisté, vers 1965 ou 66, ceux qui nous formaient nous avaient dit : « Il y a deux choses qu’un militant révolutionnaire ne peut pas être : homosexuel ou drogué car, dans les deux cas, la police a alors prise sur lui ». Paradoxalement ma mère me disait la même chose : « Bertrand, fais ce que tu veux mais ne deviens pas homosexuel ou drogué ! ». Il y avait donc un certain paradoxe à être un « toxicomane » quand on avait été un révolutionnaire conséquent. A devenir  bolchevick tendance junky. Mais c’était bien la fin de la route. Car on n’avait plus alors le choix qu’entre s’installer durablement dans la toxicomanie et remonter péniblement la pente.

Ce qui s’est passé après, la grande vague de consommation d’héroïne chez les jeunes issus des milieux et des quartiers populaires durant les années 80, n’aurait pas pris cette ampleur si la génération de 68 n’avait pas ouvert la voie. Cela ne signifie pas qu’elle est « responsable » de ce qui s’est passé après mais qu’il existe un fil rouge entre jeunes bourgeois et jeunes prolos. Les jeunes bourges avaient fait des études supérieures, pas les jeunes prolos; ils savaient toutes sortes de choses sur Freud et la cocaïne, Cocteau et l’opium, Burroughs et l’héroïne, pas les ouvriers. Mais, malgré ces différences, et sans même qu’ils le comprennent, ils leur avaient passé le relais.

Inutile de s’appesantir sur la vie de Keith Richard, un petit gars de Dartford (Royaume Uni) né en décembre 43 et toujours vivant. « Ce qui ne tue pas, renforce » a-t-il coutume de dire. Les rumeurs les plus folles courent depuis des années sur son compte et qu’il se garde bien de démentir : il se ferait régulièrement changer son sang en Suisse… Pour avoir une idée de la vie de « Keef », légende vivante, c’est « vivante » qui fait la légende, on peut lire son autobiographie, « Life » publiée en français en 2010 (Robert Laffont) et le livre de Tony Sanchez, « Up and down with the Rolling Stones » (Da Capo Press, 1996, première édition 1979)

En 1971, les Rolling Stones publient un album « Sticky finger » (« Le doigt qui colle ») avec la célèbre couverture d’Andy Warhol. C’est le premier album sans Brian Jones mort le 3 juillet 69, oui à 27 ans. C’est aussi le premier avec le guitariste Mick Taylor qui, comme chacun sait, et contrairement à Ron Wood entré dans le groupe en 1976, ne fut jamais « un véritable Rolling Stone ».

Deux chansons intéressent mon propos : « Sister morphine » et « Dead flowers ».

« Sister morphine » raconte l’histoire d’un pauvre junkie entrain de mourir sur un lit d’hôpital. La mélodie est très lente, la chanson très triste avec, au milieu du morceau, une superbe entrée de batterie de Charlie Watts.

 

Voilà les paroles :

Here I lie in my hospital bed
Tell me, Sister Morphine, when are you coming round again?
Oh, I don’t think I can wait that long
Oh, you see that I’m not that strong
The scream of the ambulance is sounding in my ears
Tell me, Sister Morphine, how long have I been lying here?
What am I doing in this place?
Why does the doctor have no face?
Oh, I can’t crawl across the floor
Ah, can’t you see, Sister Morphine, I’m trying to score
Well it just goes to show
Things are not what they seem
Please, Sister Morphine, turn my nightmares into dreams
Oh, can’t you see I’m fading fast?
And that this shot will be my last
Sweet Cousin Cocaine, lay your cool cool hand on my head
Ah, come on, Sister Morphine, you better make up my bed
‘Cause you know and I know in the morning I’ll be dead
Yeah, and you can sit around, yeah and you can watch all the
Clean white sheets stained red.

 

Même si le narrateur demande à la morphine de « turn my nightmares into dreams », c’est pour la dernière fois. Et puis il y a ce « Why does the doctor has no face ? » qui ouvre la question des rapports entre les médecins et les « drogués » que je vais aborder plus loin (Cf « Mother’s little helper »). Une allusion assez étrange est faite à la cocaïne, étrange parce que ce stimulant est présenté avec une troublante douceur (« Sweet cousin cocaïne, lay your cool, cool hand on my head »). Au final voilà une chanson désespérée (« in the morning, I’ll be dead »), une chanson où l’hôpital apparaît comme un lieu glaçant et inhumain, un lieu où le médecin n’a pas de visage. Rien à voir, par exemple, avec le joyeux « Brown sugar » sur le même album.

Dans une autre chanson, « Dead flowers », le narrateur, pauvre, en pince pour une fille riche qui se prend pour la reine de l’underground et qui s’assoit à l’arrière de sa Cadillac rose bonbon pour faire l’élégante à une course de chevaux. Et, pendant ce temps là, lui dit-il :

« I’ll be in my basement room

With a needle and a spoon

And another girl to take my pain away. »

Pour l’objet de mon propos, c’est ce couplet qui est le plus intéressant. Pas de mélo comme dans « Sister morphine », non, juste un type pauvre, amoureux d’une fille riche qui se la pète et qui, pour oublier sa peine, va passer la soirée avec une aiguille et une cuillère et une autre fille pour lui faire oublier sa douleur. C’est cette banalisation de l’injection qui est intéressante. On ne sait d’ailleurs pas ce qu’il injecte : de l’héro ? de la coke ? du speed ? A vrai dire, ça n’a pas beaucoup d’importance. Les intervenants en toxicomanie français auraient dû prendre ces paroles au sérieux plutôt que d’élaborer de fumeuses théories sur cette pratique hautement stigmatisée mais, au fond, si banale (9) et  dont personne ne sait, en 1971, qu’elle va, dans dix ans, rencontrer frontalement le VIH et le VHC sans que ceux qui se livrent à cette mauvaise habitude (« bad habit ») aient la moindre chance de se protéger. Si l’usage de drogues par voie injectable, au lieu d’être stupidement pathologisé, avait fait l’objet d’une réflexion de santé publique, de nombreuses vies auraient été épargnées. Je parle de la France. Mais comment oublier que, dans la « démocrature » de Poutine par exemple, le sort fait aux injecteurs est proprement effrayant. La Russie, qui vient avec brio, d’empêcher, à l’occasion de l’UNGASS 2016, une évolution véritablement positive des conventions internationales, n’a pas compris que les injecteurs sont dans la société. Elle est persuadée que les drogués vivent entre eux, comme une communauté fermée, et que l’épidémie à VIH reste forclose dans des frontières imperméables. C’est la raison pour laquelle elle flambe tandis que l’accès aux seringues propres reste problématique et que les traitements de substitution ont été, avec une lucidité qui force le respect, interdits par la Douma en 1993.

Même si la réduction des risques progresse dans le monde, car il s’agit, n’est-ce pas, d’une pandémie, on voit combien la stigmatisation de certaines pratiques, la sodomie des MSM (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes), l’injection de drogues, le multipartenariat sexuel, toutes pratiques dont il n’est évidemment pas question de faire des normes, a eu, et continue à avoir dans de larges régions du monde, des conséquences dévastatrices. Mais je m’égare.

Il y a une chanson des Stones, sortie en 1966, il y a donc cinquante ans ( !) sur l’album Aftermath et qui s’appelle « Mother’s little helper » et que l’on pourrait traduire par « le petit coup de pouce à la maman ». A l’heure où l’on s’inquiète de l’abus de BZD, il faut reconnaître aux Stones d’avoir, avec un demi-siècle d’avance sur les CEIP, ce qui n’est tout de même pas mal, alerté sur les pilules du bonheur. Pour ce qui me concerne, j’ai toujours pensé que la chanson parlait autant des anorexigènes (uppers le matin) que des BZD (downers le soir). Peu importe ! La chanson commence par les paroles suivantes : « What a drag it is getting old ! ». Oui, quelle galère de vieillir ! La chanson raconte la vie trépidante d’une mère de famille qui, pour tenir, se fait prescrire des « yellow pills » par son médecin. Dés la porte du cabinet franchie après la consultation, elle en prend quatre de plus. (mésusage selon Oppidum…).

Les docteurs, notons le,  sont très présents dans l’univers du rock, souvent il faut bien le dire comme prescripteurs et pour le meilleur (« Doctor please, some more of these » Mother’s little heper), parfois aussi pour le pire (« Why does the doctor has no face ? » Sister morphine). Le docteur, on le supplie ou on le maudit. Trois exemples :

« I dont need no doctor » d’abord chanté en 1966 par Ray Charles puis par Humble Pie et Steve Marriott en 1971,

« Dear doctor » des Rolling Stones (1968, Beggars Banquet),

« I call the doctor » de J J Cale (1972, Naturally, premier album de J J Cale)

Le docteur, on en a très très besoin : « O help me please doctor I’m damaged, There’s a pain where once was a heart » (Rolling Stones, Dear doctor ), ou bien : « Ain’t had my medicine in over a week » (J.J. Cale, I call the doctor ) soit on hurle à la face du monde qu’on n’en a pas besoin (« I dont need no doctor, For my prescription to be filled » (Humble Pie et Steve Marriott, 1971). Bref, les docteurs sont ce qu’ils sont mais leur statut de « gatekeepers » entre la personne et certaines substances en fait des gens précieux, si précieux que les grandes stars ont volontiers leur médecin personnel comme Mickael Jackson qui bénéficiait des soins attentifs et des prescriptions de propofol du docteur Conrad Muray…

 

Mais revenons à la chanson des Stones qui se termine ainsi :

Life’s just much too hard today

I hear ev’ry mother say

The pursuit of happiness just seems  a bore

And if you take more of those, you will get an overdose

No more running for the shelter of a mother’s

Little helper

They just helped you on your way through

Your busy dying day. »

Près de deux siècles après la déclaration d’Indépendance américaine (8) qui fait, et pour la première fois dans l’histoire des constitutions, de « la poursuite du bonheur » l’objectif ultime, les Stones trouvent tout cela bien ennuyeux. Les Stones, sociologues de « la fatigue d’être soi » ?

J’aurais pu évoquer le «Sex and drugs and rock’n roll » (1977) du regretté Ian Dury, véritable chanson manifeste et programmatique ou l’inévitable « Cocaïne » (1976) de J-J Cale, mort le 26 juillet 2013 à 74 ans. Mais je voudrais rendre hommage à Randy Newman qui a saupoudré ses chansons de cocaïne. Exemple : dans « It’s money that I Iove »(album Born again, 1979), il écrit :

« Theys say that money

Can’t buy love in the world

But it’ll get you a half-pound of cocaïne

And a sixteen year old girl

And a great big long limousine

On a hot september night

Now that may not be love

But it’s allright »

Oui, l’humour de Randy est assez grinçant. Difficile d’être moins romantique. C’est qu’il se moque des classes moyennes plus ou moins supérieures et que l’usage de cocaïne sniffée s’y est banalisé à partir des années 80 créant un marché lucratif et alimentant l’appétit et la violence des cartels colombiens et mexicains. Si on est branché, on en prend le week-end comme les « rich and famous » de Hollywood. C’est une question de standing. Dans une autre chanson, irrésistible, « My life is good », (album Trouble in paradise, 1983), un type odieux qui vit à L.A., qui est allé se chercher une bonniche au Mexique et dont l’enfant fréquente un établissement huppé (« Many famous people send their children there »), attend de jeunes amis qui arrivent de New-York et il dit :

« Gonna get’em some

Real good cocaïne

They don’t get much

Where they come from. »

Eh oui ! Ce type dont la vie est bonne est un affranchi, qu’on ne s’y trompe pas ! Il sait où trouver de la « real good cocaïne » pour épater ses jeunes amis  qui arrivent de New-York où on n’en trouve guère. Sûr qu’avec Randy Newman, on est loin, très loin, de l’usage de drogues comme symptôme d’une révolte ou d’une souffrance. Il s’agit bien plutôt d’un « conformisme déviant » et on peut être un beauf et sniffer de la coke en se prenant, le temps d’un binge, pour Tony Montana dans Scarface (Brian de Palma, 1983). Bref, Randy Newman, un des musiciens les plus brillants de sa génération et grand parolier est aussi celui qui illustre avec talent la « démocratisation de la bohême » et la massification des consommations de cocaïne dans les années 80 aux Etats-Unis.

Mais je voudrais évoquer une troisième chanson. Elle ne fait pas partie des chansons grinçantes. Elle relève d’un tout autre registre dans lequel Randy Newman excelle aussi : la ballade triste et désespérée. La chanson s’appelle « Guilty ». En voici les paroles :

Yes, baby, I been drinkin’
And I shouldn’t come by I know
But I found myself in trouble, darlin’
And I had nowhere else to go

Got some whisky from the barman
Got some cocaine from a friend
I just had to keep on movin’
Til I was back in your arms again

I’m guilty, baby I’m guilty
And I’ll be guilty all the rest of my life
How come I never do what I’m supposed to do
How come nothin’ that I try to do ever turns out right?

You know, you know how it is with me baby
You know, you know I just can’t stand myself
And it takes a whole lot of medicine
For me to pretend that I’m somebody else.

Je traduis l’essentiel :

« J’ai eu de l’alcool par un barman

J’ai eu de la cocaïne par un ami

(…)

Tu sais, tu sais, comment c’est avec moi chérie

Tu sais, tu sais que je ne peux pas me supporter

Et il me faut tout un paquet de médicaments

Pour arriver à me faire croire que je suis quelqu’un d’autre. »

Artaud expliquait dans sa fameuse « Lettre à monsieur le législateur de la loi sur les stupéfiants » (1916) qu’il y a des toxicomanes voluptueux et des toxicomanes malades et que ces derniers ont sur la société le droit imprescriptible qu’on leur foute la paix. Randy Newman, dans cette chanson, « coupable », introduit une autre distinction : il y a les usagers joyeux et les usagers désespérés. Tous ceux qui s’occupent d’alcooliques et de drogués en ont rencontrés qui noient leur désespoir, des gens qui, comme dans la chanson, ont raté tout ce qu’ils ont entrepris et qui ne se supportent pas. A ceux là, il faut en effet « a whole lot of medicine » pour tenter de croire, ne fut-ce qu’un moment, qu’ils sont quelqu’un d’autre.  Ces personnes désespérées ont aussi le droit, comme les toxicomanes malades, qu’on leur foute la paix parce qu’en vérité, on ne peut pas grand chose pour eux sinon tenter d’alléger le poids de leur désespoir.

Pour conclure : En 1966, Bob Dylan, sur l’album « Blonde on blonde » écrit et chante « Rainy day women # 12 & 35» (« Le jour pluvieux des femmes numéros 12 & 35 ») dont le refrain a le mérite de la clarté : « Everybody must get stoned », tout le monde doit être défoncé. Voici les paroles qui jouent sur le verbe « to stone », envoyer des pierres (sur le type à qui s’adresse Dylan) et « stoned », défoncé, raide :

Well, they’ll stone ya when you’re trying to be so good
They’ll stone ya just a-like they said they would
They’ll stone ya when you’re tryin’ to go home
Then they’ll stone ya when you’re there all alone
But I would not feel so all alone
Everybody must get stoned.

Well, they’ll stone ya when you’re walkin’ ‘long the street
They’ll stone ya when you’re tryin’ to keep your seat
They’ll stone ya when you’re walkin’ on the floor
They’ll stone ya when you’re walkin’ to the door
But I would not feel so all alone
Everybody must get stoned.

They’ll stone ya when you’re at the breakfast table
They’ll stone ya when you are young and able
They’ll stone ya when you’re tryin’ to make a buck
They’ll stone ya and then they’ll say « good luck »
Tell ya what, I would not feel so all alone
Everybody must get stoned.

Well, They’ll stone you and say that it’s the end
Then they’ll stone you and then they’ll come back again
They’ll stone you when you’re riding in your car
They’ll stone you when you’re playing your guitar
Yes, but I would not feel so all alone
Everybody must get stoned.

Well, they’ll stone you when you walk all alone
They’ll stone you when you are walking home
They’ll stone you and then say you are brave
They’ll stone you when you are set down in your grave
But I would not feel so all alone
Everybody must get stoned.

 

A relire ces paroles cinquante ans après, on est bien obligés de constater que le prix Nobel de littérature 2016 n’avait pas complètement tort A une nuance près cependant. Il écrit : « They’ll stone you when you’re riding in your car ». on espère que le type à qui il parle n’est pas « stoned » au volant. On fait ce que l’on veut de sa vie mais on ne doit mettre autrui en danger. Les politiques de drogues doivent comporter un volet qui traite des comportements dangereux pour autrui et des professions où l’usage de drogues doit être réglementé même lorsque la prohibition aura pris fin. Qui aurait envie de monter dans un avion dont le pilote serait ivre mort ou raide défoncé ? Qui aurait envie d’être opéré par un chirurgien totalement stoned ? Qui souhaiterait croiser un automobiliste incapable de tenir sa trajectoire ? Oui, ça fait moins radical et plus social-démocrate. Mais comme le disait Willy Brandt : « Qui n’a pas été anarchiste à vingt ans ne sera même pas social-démocrate à quarante ! ».

Une dernière remarque et qui fait chaud au cœur : David Bowie, Prince, Léonard Cohen sont certes morts cette année mais Bob Dylan et Keith Richards, qui ont décidé de vivre sainement, sont encore parmi nous… C’est aussi ça, la santé publique !

 

(1) On peut lire à ce sujet : « Drogues le défi hollandais » d’Isabelle Stengers et Olivier Ralet, Les empêcheurs de penser en rond, 1991 ; « Politiques et expérimentations sur les drogues aux Pays-Bas » de Hélène Martineau et Emile Gomart, OFDT, 2000. Le texte de E. Englesman, « La politique néerlandaise concernant le sida et l’abus de drogues », présenté en mai 1989 dans le cadre du groupe Pompidou est largement cité par Stengers et Ralet.

(2) Stengers et Ralet, op.cit., p. 88-89

(3) Yann Boggio, Sandro Cattacini, Maria Luisa Cesoni et Barbara Lucas, « Apprendre à gérer, la politique suisse en matière de drogue », Georg éditeurs, 1997.

(4) Le croisement entre Lexington et la 125° rue se situe à East Harlem. A l’époque, le quartier avait mauvaise réputation et les blancs ne s’y aventuraient guère.

(5) On raconte qu’arrivant un jour à la Factory, Warhol passe à côté d’une fille qui se shoote ostensiblement et dit à l’un de ses assistants : « Il faut garder la caméra sur elle, elle va bientôt mourir ».

(6) Par exemple, dans « Walk on the wild side » : « shaved his legs and he was she ».

(7) Toujours dans « Walk on the wild side »  : « In the backroom, she was everybody’s darling ».

(8)« We hold these truths to be sacred and undeniable that all men are created equal and independent, that from that equal creation they derive rights inherent and inalienable, among which are the preservation of life and liberty and the pursuit of happiness » (Déclaration d’Indépendance américaine, 1776).

(9) Il faut distinguer les toxicomanes du nombre bcp plus élevé de personnes qui, ne fut-ce qu’en une seule occurrence, ont injecté et qui peuvent, à cette occasion, s’être contaminées par le VIH et, plus encore, par le VHC. La santé publique s’intéresse d’abord au premier groupe.

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