Drogues : sortir de la prohibition ?

drogue

 

Mille huit cent cinquante neuf. Cette année là, le philosophe John Stuart Mill publie « De la liberté », un ouvrage qui tente de définir « la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu » (1). Voilà la réponse de Mill : « La contrainte n’est justifiée que si l’on estime que la conduite dont on désire le détourner risque de nuire à quelqu’un d’autre. Le seul aspect de la conduite d’un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne autrui. Quant à l’aspect qui le concerne simplement lui-même, son indépendance est, en droit, absolue. L’individu est souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit. » (2)  C’est donc logiquement que Mill est hostile aux interventions visant à rendre difficile ou impossible l’accès à certaines substances comme l’opium « non pas parce qu’elles empiètent sur la liberté du producteur ou du vendeur mais parce qu’elles empiètent sur la liberté de l’acheteur. » (3)

Cette même année 1859, le chimiste autrichien Albert Niemann isole le principe actif de la feuille de coca : la cocaïne. Cette découverte n’est que la suite d’une longue série. Au début du XIX° siècle, l’histoire des relations que les sociétés entretiennent avec les drogues subit, en effet, une mutation fondamentale et qui ouvre l’ère moderne : une science nouvelle, la chimie, permet d’extraire les principes actifs des plantes, le plus souvent des alcaloïdes. Et certains d’entre eux sont psycho-actifs. Entre 1805 et 1817, la morphine est isolée et les médecins commencent à en explorer les possibilités. Un autre alcaloïde psycho-actif de l’opium, la codéine, est isolé en 1832 et la cocaïne extraite de la feuille de coca en 1859. Ces substances sont solubles dans l’eau et vont croiser à partir des années 1850 une invention promise à un grand avenir : la seringue hypodermique.

Ce sont donc des drogues absolument nouvelles qui apparaissent, beaucoup plus puissantes que celles avec lesquelles, à travers les siècles, les hommes ont recherché l’ivresse, le plaisir ou l’oubli. Les médecins s’en font tout d’abord les ardents propagandistes et la morphine fait son entrée sur la scène du monde à l’occasion de la guerre de Sécession américaine puis durant la guerre franco-allemande de 1870 : « un calme étrange régnait dans les hôpitaux de campagne ; plus de cris de douleurs, presque plus de plaintes » (4). Au point que la morphinomanie sera d’abord appelée « maladie du soldat ».

A partir de la fin des années 70, les publications sur la morphine et le « morphinisme » se multiplient. A côté des soldats, ce sont bien souvent des médecins, des dentistes, des infirmiers et leurs épouses qui consomment avec passion la « fée grise », selon le principe, rarement démenti, de « proximité d’approvisionnement » (5). On découvre la dépendance que cette drogue provoque alors même qu’elle fait l’objet d’une sorte de frénésie mondaine. Et les « morphinées », prostituées ou femmes du monde, en sont alors, dit-on, les inspiratrices. Un siècle se termine.

Le siècle suivant verra, au moins sur cette question, la défaite totale des thèses de Mill. Il sera, en effet, dominé par la prohibition des drogues, suite à la première conférence sur l’opium qui a lieu à Shanghai en 1909. Pour en comprendre les enjeux il faut revenir un instant sur les guerres de l’opium qui, à deux reprises ont vu s’affronter l’empire du Milieu et les puissances occidentales à commencer par l’Angleterre (1839-42 puis 1856-58). A deux reprises la Chine tente d’échapper aux conséquences désastreuses, sanitaires et financières, que provoque l’explosion de la consommation d’opium parmi la population mais elle doit céder devant la force militaire. Ce « commerce inique », selon l’expression des mouvements américains qui y sont résolument hostiles, ne semble pas relever de la « main invisible » du marché. Les drogues ne sont pas des marchandises comme les autres. Le mouvement international qui naît avec la conférence de Shanghai et qui va se renforcer à la suite d’autres conférences qui mobilisent un nombre croissant de pays, ce mouvement est une entreprise inédite dans l’histoire du monde. Elle vise à établir une liste toujours plus grande de substances et à en interdire toute production, toute distribution, bientôt toute consommation sauf à but thérapeutique alors même que ces produits font alors l’objet d’un commerce lucratif qu’illustrent les entreprises pharmaceutiques anglaise et surtout allemande, principales productrices de morphine, d’héroïne et de cocaïne prescrites par les médecins et délivrées par les pharmaciens. A l’occasion des premières conférences, les Britanniques font valoir qu’ils ont renoncé à vendre leur opium des Indes à la Chine en 1906 tandis que la délégation française tente de se faire aussi discrète que possible sur sa Régie de l’Opium qui inonde alors l’Indochine.

Quelles sont les forces qui ont vaincu de si puissants intérêts économiques ? C’est aux Etats-Unis, un pays encore jeune sur la scène internationale, que va naître le mouvement qui va faire triompher la prohibition. Comme l’ont noté Anne Coppel et Christian Bachmann, ce mouvement est né de l’alliance conjoncturelle entre deux types de forces : d’un côté, des groupes réactionnaires présents dans les syndicats ouvriers Blancs, xénophobes et volontiers racistes qui assimilent chaque drogue à une minorité : l’opium des Chinois, la cocaïne des Noirs, la marijuana des Mexicains et jusqu’au whisky des Irlandais. De l’autre, des féministes qui réclament « des lois pour protéger les jeunes filles, diminuer le temps de travail des ouvriers, abolir l’exploitation des enfants, ou réfréner la consommation d’alcool » (6), des travailleurs sociaux qui veulent que l’Etat Providence assume son rôle dans la santé publique et la lutte contre les grands fléaux sociaux, bref des progressistes. « Une passerelle historique s’établit donc, dans le plus parfait malentendu, entre deux courants qui souhaitent changer le monde, chacun à sa manière. D’un côté, ceux qui redoutent les Chinois, haïssent les Nègres, pourchassent les chicanos ; en face, les vertueux militants de la tempérance et de l’amour du prochain » (7).

Un dernier facteur va peser dans la mise en œuvre de cette politique internationale de prohibition : la guerre. Ce n’est pas un hasard si la première grande loi française sur les drogues est votée en  1916 et dans un climat de paranoïa « anti-boche », les Allemands étant soupçonnés de déverser de la cocaïne et de la morphine sur le pays pour casser le moral de la population…Quoi qu’il en soit la guerre, avec sa dimension de contrainte collective, de mise entre parenthèses des libertés publiques a favorisé la victoire du mouvement prohibitionniste.

Voilà un siècle que se livre le débat intellectuel sur la prohibition, son bilan, ses avantages et ses inconvénients. Il concerne au final quelques experts et quelques mouvements activistes mais ne fait pas véritablement partie du débat public. A la fois très technique et très passionnel, il bute presque d’emblée sur des confusions désastreuses

Ainsi, rien ne peut être compris des enjeux de ce débat si la légalisation des produits est confondue avec la dépénalisation de l’usage. Dans ce dernier cas l’enjeu est de savoir si l’usage d’une substance illicite  constitue ou pas un délit, dans le premier si une substance peut, dans certaines limites, être légalement produite, distribuée et consommée.

On a un assez bon modèle des avantages et inconvénients de la prohibition versus la légalisation avec la « loi sèche » (dry law) sur l’alcool aux Etats-Unis (1919-1933). Durant les 15 années qu’elle dura, les complications chroniques de l’alcoolisme diminuèrent dans des proportions notables tout comme les décès. En revanche, deux effets pervers apparurent : d’une part des morts aiguës liées à des alcools frelatés ; de l’autre la naissance, à l’échelle des Etats-Unis, de la mafia italo-américaine. Ajoutons que lorsque les drogues sont légales, les secteurs les plus « respectables » de la société en consomment (8) tandis qu’une fois interdites, ce sont des milieux interlopes et marginaux qui se fournissent auprès de trafiquants. Produits frelatés, marché noir tenu par des groupes criminels, consommateurs issus des bas-fonds, tel est le prix à payer à la prohibition. Or pour les anti-prohibitionnistes, la situation qui prévaut est celle de la prohibition de l’alcool mais, cette fois, à l’échelle de la planète.

Ce prix, la prohibition le paie pourtant sans difficulté pendant plusieurs décennies, entre 1930 et le milieu des années 60 au point que les débats concernant sa légitimité deviennent purement théoriques.

C’est précisément à cette époque que commence une crise qui n’a cessé de s’approfondir. Dans le monde occidental la jeunesse se révolte contre une société autoritaire, hiérarchisée et aliénée. Les beatniks puis les hippies veulent inventer une autre manière de vivre, « jouir sans entraves » et font de la marijuana et du LSD les symboles, parmi d’autres, de cette libération. La consommation de drogues illicites augmente et c’est dans un climat de « panique morale » que de nombreux pays européens durcissent leur législation. Puis deux évènements de grande ampleur vont ébranler dans ses fondements la politique prohibitionniste.

Le premier, c’est, à partir du début des années 80, la pandémie de sida. Partout, ou presque, l’accès aux seringues propres est interdit et les usagers de drogues par voie injectable ont pris l’habitude de partager cet objet rare. Cette pratique de partage va avoir des conséquences désastreuses dans de larges régions du monde. En Europe, avec plus ou moins de retard, les pays vont mettre en place une politique dite de « réduction des risques » et vont montrer qu’il est bien plus facile de modifier les comportements des injecteurs que les pratiques sexuelles. Mais, presque partout ailleurs, dans les pays de l’ex bloc soviétique, en Asie, au Brésil, les injecteurs vont être une des sources majeures d’extension de l’épidémie. Et c’est logiquement que l’esprit de la prohibition est mis en cause. Car la guerre à la drogue s’avère être d’abord une guerre aux drogués.

Le second évènement, c’est l’effondrement du bloc soviétique qui, associé à la mondialisation, va voir les routes du trafic se multiplier, la dialectique de l’offre et de la demande exploser tout comme les « externalités négatives » : violence, corruption, souvent dans des contextes géo-politiques cruciaux (Afghanistan). Rien n’illustre mieux cette impasse que la cocaïne. Après que les Etats-Unis ont connu une épidémie de grande ampleur qui culmine à la fin des années 80 (jusqu’à dix millions de consommateurs plus ou moins réguliers), les cartels de la cocaïne se tournent vers l’Europe. Les groupes criminels mexicains, hyper violents, arrachent le trafic des mains des cartels colombiens qui n’étaient, eux-mêmes, pas vraiment réputés pour leur douceur. La frontière entre le Mexique et les Etats-Unis devient le lieu de tous les règlements de comptes et provoque des dizaines de milliers de morts. C’est bien d’une guerre qu’il s’agit.

Dans le même temps, la consommation de cannabis se massifie dans les pays occidentaux au point qu’à 17 ans, plus d’un garçon sur deux y a déjà goûté. Voilà qui met à mal la doctrine prohibitionniste sur un point essentiel. En effet l’un des arguments les plus puissants de ses partisans peut être ainsi formulé : en interdisant une drogue nous protégeons l’immense majorité du public. Pour la première fois, une drogue illicite, le cannabis, met à mal cette affirmation. En novembre dernier, les Californiens ont rejeté la légalisation du cannabis par 57% des voix contre 43. Mais la question est désormais « on the agenda ». Un des grands arguments des partisans de la légalisation était d’ordre économique : le changement de statut permettra la création d’emploi et les taxes apporteront à la Californie, au bord de la faillite financière, de précieuses ressources. Voilà qui rappelle la fin de la prohibition de l’alcool scellé par « le besoin désespéré de revenus pendant la Dépression » (9).

Revenons donc un instant aux thèses de Mill et de ses successeurs. Il en existe deux grands courants. Le premier est représenté par le grand économiste Milton Friedman qui considère comme une absurdité économique de transformer, par l’interdiction, des substances qui ne coûtent presque rien en produits hors de prix suscitant mécaniquement d’innombrables vocations de trafiquant. Les drogues sont des marchandises comme les autres que la main invisible du marché saura réguler mieux que toute forme de prohibition. Le second courant, plus proche de Mill, est bien représenté par le psychiatre Thomas Szasz pour qui ni l’Etat ni la société n’ont à se mêler de ce que les personnes consomment tant qu’elles ne nuisent pas à autrui (10). Quoi qu’il en soit, il est troublant de constater que les mouvements radicaux, souvent issus de l’extrême gauche, et sensibles aux thèmes de l’anti-prohibition, semblent vouloir ignorer que leurs alliés sont des libéraux pur sucre ou des libertariens…

Il existe une autre tendance de l’antiprohibition, plus modeste, plus soucieuse aussi de tirer les leçons de l’histoire, en particulier entre le milieu du XIX° siècle et la première guerre mondiale. Pour cette tendance, les drogues ne sont pas des marchandises comme les autres. Exit donc la main invisible. D’autre part, la prohibition ne disparaîtra pas à l’occasion d’un grand soir mais sera lentement déconstruite : légalisation du cannabis, réintroduction de produits contenant de petites quantités de cocaïne type vin Mariani qui rencontra un immense succès à la fin du XIX° siècle, ce qui permettrait sans mettre en danger la santé publique d’offrir un débouché légal à la cocaïne et de diminuer d’autant la violence liée à ce marché dans les pays andins et au Brésil. Enfin, développement des politiques de réduction des risques y compris les programmes de prescription d’héroïne qui existent désormais dans de nombreux pays européens même s’ils ne concernent qu’un nombre réduit de toxicomanes.

Deux remarques pour conclure. Tout d’abord, la plupart des législations européennes s’articulent de plus en plus autour d’un principe général : punir moins l’usage que les comportements dangereux pour autrui (conduite de véhicules, postes de travail à risque…) retrouvant, certes dans le cadre de la prohibition, la préoccupation central de Mill. Enfin, le modèle de légalisation que représentent l’alcool et le tabac, deux drogues promues publicitairement, n’aide  pas à imaginer d’autres dispositifs pour les drogues illicites. Mais la crise de la prohibition est profonde et les faits sont têtus. Le débat d’idées est redevenu une nécessité comme en témoigne, par exemple le dossier du numéro 15 (septembre 2010) de la revue « Books » et intitulé « Faut-il légaliser les drogues dures ? ».

Cent cinquante ans après sa publication, et à la lumière de ce que ce siècle et demi nous a appris, il faut revisiter d’un œil neuf « On liberty ».

Bertrand Lebeau Leibovici

 

Référence :

  • John Stuart Mill, « De la liberté », Presses pochet, 1990 pour la traduction française, p. 27.
  • Ibid, p. 40.
  • Ibid, p. 163.

(4)    Docteur G Varenne, « L’abus des drogues », Dessart éditeur, p. 105.

(5)David T. Courtwright, « De passion à poison, les drogues et la construction du monde moderne », pul éditeur, 2008 pour la traduction française, p. 58.

(6)Anne Coppel et Christian Bachmann, « Le dragon domestique », Albin Michel, 1989, réédité en poche au Seuil sous le titre « La drogue dans le monde », p. 231.

(7) Ibid, p. 232.

(8) Rien n’illustre mieux cette idée que cette citation du docteur Edouard Levinstein en 1878 : « Pour soutenir que le besoin morbide de morphine est une maladie mentale, il faudrait au préalable démontrer que toutes les personnes qui en souffrent ont véritablement leur intellect ou leurs sentiments troublés. Ce n’est absolument pas le cas. Je connais nombre de gros consommateurs de morphine qui sont en même temps, non seulement en pleine possession de leurs moyens, mais qui ont atteint, et qui conservent, une place de choix dans le monde des Arts ou des Sciences. Des autorités militaires, des artistes, des médecins, des chirurgiens, tous de la plus haute réputation en sont atteints, sans que leur renommée en soit le moins du monde ternie. Jamais leur intellect n’a souffert un seul instant de la moindre aberration ; au contraire, il est totalement absorbé par leur art ou leur profession ; et ils remplissent de manière irréprochable leurs devoirs envers le gouvernement, leur famille, leurs concitoyens … » (in Le dragon domestique, op. cit., p. 132).

(9) David T. Courtwright, op. cit., p. 226.

(10) Thomas Szasz, “Our right to drugs”, Praeger éditeur, 1992.

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