Lu dans le Télégramme : « P. Moureaux et A. Palud : Le Soleil est à la fois vital et fatal »

Interview de notre dermatologue Patrick Moureaux (membre du Comité Scientifique) et d’Aurélie Palud, agrégée de lettres. Ils ont écrit ensemble un essai sur le Soleil. Du plaisir à l’overdose, de la plage à la cabine d’UV, les rayons, offerts à tous, finissent par se vendre en boîtes pour les plus accros. « L’étonnant pouvoir du Soleil » propose des mots en substitut.

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L’article original : http://www.letelegramme.fr/bretagne/p-moureaux-et-a-palud-le-soleil-est-a-la-fois-vital-et-fatal-11-06-2016-11102989.php

Qu’est-ce qui a fait basculer la mode d’une peau diaphane à une peau hâlée ?
Aurélie Palud : Au Moyen Âge et au XVIe siècle, la littérature a célébré la blancheur de la peau, en accord avec une culture qui attendait d’une femme « qu’on lui voie couler le vin à travers la gorge » ! Mais le bronzage est avant tout un marqueur social : il est l’indice d’un travail en extérieur quand la pâleur sied à l’aristocratie. Dans les années 1920, Coco Chanel, revenue bronzée de son séjour sur la Côte d’Azur, lance cette mode chez ses admirateurs. Le phénomène s’est développé et démocratisé à partir de 1936, grâce aux congés payés.

Pour en arriver aujourd’hui, pour certains, à ce que vous appelez l’overdose solaire…
Patrick Moureaux : Basculer vers l’abîme solaire, c’est devenir dépendant du soleil comme on s’inscrit dans une dépendance chimique vis-à-vis d’une drogue. Le mécanisme neurobiologique est similaire pour une addiction solaire comportementale et pour une addiction chimique : tabac, drogue. Le plaisir ressenti lors d’une exposition solaire se dilue au fil du temps, imposant une surenchère dans sa consommation pour obtenir les mêmes sensations de bien-être. Le consommateur est emprisonnée dans une spirale solaire infernale et non maîtrisable. Son quotidien est organisé autour de sa vie périsolaire, naturelle ou artificielle. On ne devient dépendant du plaisir solaire que s’il existe un écosystème favorable et pluriel : familial, psychologique et environnemental. En France, nous tolérons encore les centres de bronzage artificiel que j’assimile à des salles de shoot aux UV, où l’Homo sapiens des temps postmodernes vient consommer sa dose solaire, pouvant aller jusqu’à l’overdose en cas de coup de soleil majeur à haut risque sanitaire immédiat et à long terme, favorisant la survenue des cancers cutanés.

Quand bascule-t-on du soleil bien-être au soleil nocif ?
P. M. : Nous sommes les enfants du Soleil. Il nous a sculptés à distance depuis nos origines. Nous marchons à l’énergie solaire. Nous sommes nés sous le soleil africain, il y a 200.000 ans. Le besoin de soleil est ancré dans notre génome ancestral. Il s’identifie à un véritable besoin physiologique vital, à l’image de la faim et de la soif. Notre problématique est que nous avons dilué notre filiation naturelle originelle avec le Soleil pour basculer dans un lien consumériste marchand, artificiel et financier. Nous sommes l’animal du toujours plus et du jamais assez. Nous assistons à une marchandisation et à une financiarisation du soleil. Nous entretenons un rapport ambivalent avec lui, il est à la fois vital et fatal, divin et diabolique, amoureux et dangereux. Le soleil peut se métamorphoser en une drogue collective accessible, distribuant un bien-être commun venant gommer une quotidienneté harassante, stressante, déprimante, anxiogène donc addictogène, le temps d’une exposition.

Vous suggérez de substituer une exposition aux UV à une séance de lecture. Quels textes littéraires pourraient faire autant de bien qu’un bain de soleil ?
A. P. : Certains textes littéraires ont le pouvoir, par leur style, de nous offrir les réjouissances d’un bain de soleil. Le roman « Le Blé en herbe » (1923), de Colette, décrit des après-midis ensoleillés en Bretagne. La prose poétique de cet auteur, riche de musicalité, de sensations et de nuances, rend palpable cette caresse du soleil sur la peau. Le roman donne des envies de promenade à vélo et de citronnade. Pour un bain de soleil méditerranéen, on lira, avec profit, « Noces » (1937), de Camus. Avec son sens de l’observation et son amour de la nature, l’auteur nous offre un véritable tableau teinté de « gouttes de lumière ».

Au point de donner des coups de soleil ?
A.P. : Oui, et Camus lui-même connaît bien le danger du soleil qui frappe les sens, attaque l’esprit ou annihile toute volonté. Sous sa plume, le soleil d’Algérie provoque des pertes de contrôle, des violences, des meurtres. Dans « L’Étranger », il retranscrit avec minutie le malaise de Meursault : la brûlure du soleil sur les joues, la sueur qui perle au front, les perceptions déformées par l’aveuglement, l’accablement. Le lecteur, porté par le récit à la première personne, étouffe sur cette « plage vibrante de soleil ». Jean-Marie Gustave Le Clézio, écrivain français amoureux des terres lointaines, connaît lui aussi la puissance du soleil. Dans « La Quarantaine », le narrateur en escale sur l’Ile Plate (près de l’Ile Maurice) est victime d’une insolation dont les symptômes font l’objet d’une description précise. La douleur est telle que plusieurs heures après son malaise, Léon peut affirmer : « J’avais mal à tous les muscles de mon dos, mes bras et mes jambes étaient engourdis de fatigue, et je sentais encore le feu du soleil sur mon visage, dans ma gorge ».

Est-ce donc pour guérir ces excès de soleil qu’une littéraire finit par croiser le chemin d’un dermatologue ?
P.M : Albert Camus nous a réunis. C’est la thèse de doctorat en littérature comparée d’Aurélie Palud qui fut le révélateur. Nous nous connaissions déjà. La médecine et la littérature ont la même finalité, à savoir l’observation de l’Homme par l’Homme et pour l’Homme. Cet essai transdisciplinaire exprime le regard croisé entre le scientifique et la littéraire autour de notre rapport contemporain au soleil observé sous les prismes sociologique, psychologique et littéraire avec, en toile de fond, les risques sanitaires. Les mots volent au secours des maux. Les livres « soignent ». Ce travail serait, en quelque sorte, une « bibliothérapie solaire », choisie afin de réinitialiser un rapport naturel au soleil. La « bibliothérapie » peut représenter une forme de thérapie connectant le corps et la nature. Il n’est pas question de se cloîtrer ou de se frustrer. Notre bibliothérapie solaire fera rayonner, à la fois, un plaisir neuronal et naturel.

« L’étonnant pouvoir du Soleil », édition du Palio. Patrick Moureaux et Aurélie Palud. 185 pages. 19 €.

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