Vodka-tabac : les Russes en meurent, la Russie en mourra

vodka

Publication majeure dans The Lancet (1). Sujet médical mais aussi démographique, économique, politique et géopolitique. Vodka. Est-ce l’âme slave ? Une exaltation sans nom ? La Russie porte aujourd’hui à la quintessence la question de l’alcoolisme. Jusqu’à soulever la problématique du suicide lent et collectif.

Alcools de grains

Quel pays du Vieux Continent accepterait sans ciller que 25% de ses hommes meurent avant l’âge de 55 ans ? La Grande Bretagne s’y connaît en alcools de grains et l’alcoolisme de masse inquiète le pouvoir. Cette mortalité masculine hyper-prématurée y est de 7%. Sait-on que l’espérance de vie moyenne à la naissance pour les hommes en Russie est de 64 ans ? Que la Russie figure ici parmi les cinquante derniers pays du monde ?
La publication du Lancet dresse l’état actuel des lieux russes à partir d’une cohorte de 151 000 hommes.

Sir Richard Peto

C’est une étude prospective menée sous la prestigieuse férule de Sir Richard Peto (Clinical Trial Service Unit et études d’unité épidémiologique, Université d’Oxford, Royaume-Uni RPeto@ctsu.ox.ac.uk). Co-auteur principal : Dr Paul Brennan (Centre international de recherche sur le cancer ; OMS, Lyon). Le premier auteur est le Pr David Zaridze, Russian Cancer Research Centre, Moscow DGZaridze@crc.umos.ru)

Rien de sorcier. On a demandé aux 151 000 volontaires leurs habitudes de consommation côté vodka. On les a suivi pendant une dizaine d’années – période durant laquelle environ 8000 sont morts. « Les deux études ont révélé des risques plus élevés de décès chez les hommes qui buvaient plus de trois bouteilles de vodka par semaine que chez les hommes qui buvaient moins d’une bouteille par semaine » peut-on lire dans le communiqué de presse du Lancet. On peut y voir une trace d’humour britannique. On aurait sans soute tort.

Sous-estimations

Dr Brennan : « Certains des volontaires qui avaient dit au départ être des petits light buveurs sont devenus, plus tard, des gros heavy buveurs et vice- versa. Les différences de mortalité que nous avons observées doivent sensiblement sous-estimer les dangers réels de l’abus d’alcool persistant. »
Les chercheurs estiment que le risque de mourir dans les vingt prochaines années chez les fumeurs âgés de 35 à 54 ans est de 35 % pour les hommes qui déclarent boire un demi-litre ou plus de vodka par semaine. Ce risque est de 16% chez ceux qui déclarent boire moins d’un demi- litre. Soit des risques respectifs de mourir entre 55 et 74 ans de 64 % et 50 %.

Grandes intoxications

Aucune originalité physiopathologique : les excès de mortalité prématurée chez les grands buveurs sont les conséquences directes ou indirectes des grandes intoxications alcooliques : les accidents, la violence, le suicide et les principales pathologies associées. Soit, en Russie : cancers de la gorge, cancers du foie, tuberculose, pneumonies, pancréatites, affections hépatiques.
L’affaire avait été démontrée de manière rétrospective. Elle l’est désormais de manière prospective

Vodka

Ces données sont pleinement compatibles avec les fluctuations observées ces trente dernières années dans les taux de mortalité russes en fonction des politiques en matière de restrictions d’alcool sous les présidents Gorbatchev, Eltsine, et Poutine. Principale variable : la vodka.
Dans les années 1985 la politique de restriction décidée par Mikhaïl Gorbatchev avait conduit à une rapide diminution de la consommation – de l’ordre de 25 % avec impact sur les taux de mortalité. Puis lorsque le communisme s’est effondré, la consommation d’alcool a augmenté fortement ainsi que sur la morbi-mortalité. Plus récemment (2006) les réformes russes en matière d’alcool ont vu la consommation des boissons les plus titrées diminuer d’environ un tiers.

Ivresses à la russe

Aucune fatalité donc. En sachant toutefois que le fléau est massif et les réactions sociales à la privation potentiellement très vives. En sachant aussi qu’il faut compter avec une spécificité russe (slave ?) dans les modalités de la quête de l’ivresse. C’est le sujet abordé par le Dr Jürgen Rehm (Centre for Addiction and Mental Health, Toronto – The Dalla Lana School Public Health at the University of Toronto).

« À lui seul, le volume global de l’alcool consommé en Russie, bien qu’élevé, ne peut pas expliquer la mortalité élevée. Cette mortalité est la combinaison du volume global élevé et du modèle spécifique de l’ivresse épisodique. » Selon lui des mesures politiques drastiques vis-à-vis de l’alcool et du tabac sont nécessaires et urgentes.

Musculature présidentielle

Point notable : ce diagnostic sans concession sur la réalité du fléau alcoolo-tabagique russe n’est pas le fruit d’un effort russe. Cette étude, toujours en cours, a commencé il y a quinze ans. Elle est financée par le Conseil britannique de recherche médicale, la British Heart Foundation , le Cancer Research UK , l’Union européenne et l’Agence internationale de l’OMS pour la recherche sur le cancer .

Wladimir Poutine ne craint pas d’exposer sa musculature et de montrer aux médias les symptômes éclatants de sa vitalité physique. Aura-t-il le courage politique d’engager son pays dans le combat contre le tabac et la vodka ? L’avenir de la Russie est, pour partie; à ce prix.

(1) “Alcohol and mortality in Russia: prospective observational study of 151 000 adults”
David Zaridze, Sarah Lewington, Alexander Boroda, Ghislaine Scélo, Rostislav Karpov, Alexander Lazarev, Irina Konobeevskaya, Vladimir Igitov, Tatiyana Terechova, Paolo Boffetta, Paul Sherliker, Xiangling Kong, Gary Whitlock†, Jillian Boreham, Paul Brennan, Richard Peto
Précision : cette publication était sous embargo Embargo: 00:01 [UK time] Friday 31 January, 2014. Cet embargo a toutefois été brisé par l’Agence Associated Press

Jean-Yves NAURead all author posts

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