Skier alcoolisé : faut-il garder les yeux fermés ?

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Très bon sujet, hier,  à la Une d’un Parisien jadis libéré. Sujet d’opportunité puisque les Parisiens, libérés, sont en transhumance vers les neiges plus ou moins artificielles. Le tout en fondu-enchaîné sur les Jeux d’hiver de Sochi (Russie).

« Boire ou … skier, il faut choisir ! » titre Le Parisien. On saisit sans peine de quoi il retourne. Non content de s’enivrer de sa seule glisse le glisseur contemporain entend potentialiser ses sensations. Avec l’alcool pour commencer, cet alcool qui décline si bien avec le froid. Cet alcool qui réchauffe et console depuis des siècles les solides montagnards durant leurs longues nuits d’hiver.

Frédéric Mouchon, journaliste

Où est l’actu-alcool ? Pas de statistiques de l’InVS ici. Aucun avis de la Haute Autorité de Santé. Pas de communiqué de la ministre de la Santé. Quelques confidences médicales et d’autres de la gendarmerie nationale et des services déconcentrés de l’Etat. Avec une problématique naissante qui deviendra sous peu éthique. Le seul pourcentage trouvé par le journaliste (Frédéric Mouchon) est autrichien. Le « centre de sécurité routière » autrichien estimait en 2013 que dans ce pays un skieur sur cinq descend sous l’effet de la gravité et sous l’emprise de l’alcool. « Et 29% de ceux qui sont impliqués dans un accident avaient même une alcoolémie supérieure au niveau légal autorisé pour les automobilistes, ajoute notre confrère. Ce constat n’est malheureusement pas une spécificité autrichienne. Dans les Alpes, un cinquième des accidents de skis seraient liés à l’alcool. »

Patrick Quincy, procureur de la République

En France Patrick Quincy, procureur de la République d’Albertville dénonce un « phénomène en constante augmentation ». Et ce « chez les touristes et certains saisonniers qui posent des problèmes de santé publique ».  « Des personnes ivres s’égarent de jour et souvent de nuit sur les sites de montagne, précise-t-il. Cela nécessite la mobilisation d’un personnel important (…) impliquant parfois des moyens importants (hélicoptères, motoneiges…) » ajoute-t-il.

Dr Venchiartutti

Dr Damien Venchiarutti (hôpital d’Albertville) : « Les accidents interviennent en fin d’après-midi, au retour des pistes, et le soir, entre 20 heures et 6 heures, après que les skieurs se sont alcoolisés la nuit en station ou dans des restaurants, bars et discothèques d’altitude le jour (…) ce sujet est tabou dans les stations de la Tarentaise. » Quand la saison bat son plein ce praticien estime que quatre ou cinq personnes, le plus souvent des jeunes, sont admises quotidiennement aux urgences de l’hôpital de Moutiers (Savoie) ; et ce pour des comas éthyliques, avec des taux de 2,5 g à 6 g d’alcool dans le sang. Comme d’autres de ces confrères le Dr Venchiarutti déplore l’absence de politique de « dépistage » et de « contrôle » des vacanciers adeptes du binge drinking.

Dr Benamar

Dr Nedjib Benamar,  chirurgien-orthopédiste (hôpital d’Albertville) : « Si vous ajoutez à l’alcool et à la drogue le phénomène d’hypoxie c’est un cocktail explosif. Les skieurs n’ont plus la perception réelle de leur vitesse, ils ont du mal à se contrôler. Ils risquent de faucher d’autres skieurs notamment des enfants (…). »  Ce praticien juge « intolérable » que des skieurs chaussent leurs skis en état d’ébriété avancée. Il souhaiterait l’installation d’éthylotests au pied des remontées mécaniques.

Michael Schumacher, sportif 

Sur le fond on connaît la question : une piste de ski est-elle assimilable à une route. Une question à mettre en lumière avec un texte, publié sur Slate.fr au lendemain de l’accident de Michael Schumacher (« Les accidents graves de ski ressemblent de plus en plus à ceux de la circulation »).

De ce point de vue on peut s’étonner du mutisme des compagnies d’assurance. Le Parisien nous glisse ici que l’assureur du skieur blessé alcoolisé « peut refuser de rembourser les frais de secours, la casse du matériel ou les indemnités versées à sa victime ». L’affaire ne semble toutefois pas systématique. Ni affichée par des compagnies. Est-ce un effet pervers de la concurrence à laquelle elles se livrent ?

Pascal Vie, directeur financier

Selon le site News Assurances il n’existe pas encore de contrôle d’alcoolémie sur les pistes. Et ce parce que l’article L1 du Code de la route dispose : « la conduite en état d’ivresse n’est répréhensible que si les faits ont été commis sur une voie ouverte à la circulation routière ». Question : qu’est-ce que la « circulation routière » ? Sous-question : qu’est-ce qu’une « route » ? Littré, qui ne se trompe jamais, nous le dit, qui réunit « voie », « chemin » et « route » :

« Voie est le terme général ; il se dit de tout ce qui mène en quelque lieu : il n’est pas besoin que la main de l’homme y soit intervenue. Le chemin et la route sont toujours des voies frayées par la main de l’homme. Le chemin est une voie de terre. La route, dont le sens primitif ne se fait pas sentir, se dit aussi des voies par mer et des voies célestes. En général, ces trois mots sont employés indistinctement au sens tropique. »

En l’espèce, sur les neiges, les responsables des remontées mécaniques peuvent appliquer leur pouvoir de police : interdire l’accès à une personne en état d’ébriété patente. C’est du moins ce que croit savoir Pascal Vie, directeur financier de la société des 3 Vallées (Savoie).

Manuel Valls, ministre 

Si la personne franchit les obstacles et skie manifestement alcoolisée en adoptant un comportement dangereux on peut lui dresser un procès verbal. Montant maximum : cinq fois le prix du forfait journalier. Que font la police et la gendarmerie?  Et que fait Manuel Valls, ministre de l’Intérieur –  gardien de la sécurité routière et grand maître des contrôles d’alcoolémie ?

Jean-Yves NAURead all author posts