Mes dénis sont plus beaux que vos jours ?

depardieu

Philippe X, alcoolique et Gérard Depardieu, qui ne l’est pas

C’est l’histoire d’un homme qui semblait ne pas en avoir. A l’exception de dix condamnations pour alcoolémie excessive au volant. Un homme qui sait qu’il n’est pas alcoolique. Ou du moins qui le dit. Cela se passait en France, le 8 mai, devant le tribunal correctionnel de Blois (Loir-et-Cher). L’affaire était racontée dans le quotidien La Nouvelle République.

Philippe X., 54 ans, pas de famille, peu de ressources, une caravane comme domicile fixe. Puis soudain une envie d’huîtres, creuses. Il les attend dans un bar de Château-Renault (Indre-et-Loire). Elles tardent. Philippe les remplace par des apéritifs anisés, il les enchaîne. Longtemps. Puis reprend le volant.

Philippe et sa voiture n’ont jamais retrouvé le chemin qui les aurait conduits à leur caravane distante de quelques kilomètres. On le retrouvera, perdu au milieu du parc de l’Institut médico-éducatif d’Herbault, département voisin du Loir-et-Cher. Les psychanalystes goûteront ce qui, ici, leur parlera. Ce ne fut le cas ni des gendarmes d’Onzain, ni des hommes de loi de Blois.

Urgences. Cellule de dégrisement. Puis le résultat : 1,36 gramme, neuf heures après l’arrestation. Présentation à la justice dans l’après-midi : « comparution immédiate » pour récidive de conduite en état d’ivresse manifeste et sans permis. Le cafetier de Château-Renault n’était pas quant à lui poursuivi.

Philippe a déjà été condamné dix fois pour des infractions similaires. A déjà séjourné deux fois en prison. « Le permis ? Il y a longtemps que je l’ai plus » a reconnu le prévenu. Coupé de sa famille, il ne travaille plus depuis 2008. Il a aussi été soigné pour un cancer de la gorge.

Le parquet : « Les précédents avertissements n’ont pas porté leurs fruits. Pire, le prévenu nie son alcoolisme ». Il requiert dix-huit mois d’emprisonnement, dont six avec sursis et mise à l’épreuve, mandat de dépôt, confiscation de la voiture et interdiction de se présenter au permis de conduire avant deux ans.

La défense : elle décrit un automobiliste ivre qui s’est fait « capturer dans le parc de l’IME comme un trou noir le fait d’un corps céleste, ce qui a permis d’éviter un accident ». « J’arrête là ma plaisanterie pour rappeler que pour juger, il faut comprendre, poursuit l’avocat. Son déni est un symptôme de son alcoolisme. » L’avocat est d’accord avec le principe d’une peine mixte, assortie d’une obligation de soins.

La presse : « Le tribunal a suivi les réquisitions du parquet. Philippe est parti en détention pour douze mois, durant lesquels il pourra au moins se sevrer. »

Pas de violence, pas de sang, aucune larme. Un an de prison. Un grand alcoolique qui assure qu’il ne l’est pas. Un grand classique. L’autre grand classique, ici, est celui de la justice qui ne peut entendre le déni comme le symptôme majeur d’un mal dont souffre celui qu’elle juge. Un homme qu’elle condamne au motif que celui qui s’est alcoolisé est coupable de l’avoir fait.

Commettre des actes délictueux criminels, sous l’emprise de l’alcool, sous l’empire de l’état alcoolique, c’est être doublement responsable. Pourquoi ? Avocat, on userait volontiers de la métaphore de l’esclave condamné pour avoir obéi à son maître. Serait-ce audible ?

« Parmi toutes les questions que soulève ce « sentant de solitude » et son amour des huîtres, il y a celle de l’accès aux traitements, commente le Dr William Lowenstein, président de l’association française SOS Addictions.[1] On soigne son cancer de la gorge mais qu’en est-il du traitement de son addiction à l’alcool ? Il y a aussi, dans ce cas exemplaire, le « massacre » des comparutions immédiates avec « récidive », ajoute-t-il. Que ce soit pour le cannabis ou l’alcool, cette procédure est un facteur de jugement plus lourd, pas seulement plus rapide. Il y a encore la formation des avocats et des magistrats sur les addictions. Ils jugent, défendent ou accusent sans connaître ou si peu le versant médical et neurologique, biologique et psychologique de cette maladie. Ce n’est pas un reproche mais une incitation réaliste à promouvoir la formation des « grandes robes ».
Andrei Ryabushkin (1861-1904)

Pour le Dr Lowenstein, il y a enfin et surtout la question du déni. « Nous connaissons tous, ou nous pensons tous comprendre le déni pédiatrique (l’enfant pris la main dans le pot de confiture qui crie : « ce n’est pas moi ! »), ou le déni de grossesse, cet exemple vertigineux de la complexité des fonctionnements neuropsychiatriques et neurohormonaux. Dans ce cas, on perçoit le dépassement du Sujet et on ne résume pas le cas à une « femme qui se ment ou ment à tous ». »

Mais c’est une toute autre affaire que celle du déni dans l’addiction. Ce dernier se résume pour le plus grand nombre à un mensonge qui s’ajouterait à la « faute » addictive. « C’est là un package obscurantiste et culpabilisateur. Il nous reste bien du travail pour comprendre avant que d’autres jugent, estime le Dr Lowenstein. Quels sont les dysfonctionnements identifiés pouvant expliquer cette forme « d’autisme addictologique » induit par une substance ? Quelle IRM fonctionnelle, quelle lecture neurologique et psychopathologique pourrait nous orienter pour préciser ce qui se passe lors du fameux « J’ai pas bu » de l’homme qui est dans un total état d’ébriété ? »

Faut-il voir dans le déni de Philippe X. une forme de délire ; un délire incompris en tant que tel ? Un délire réclamé pour s’accommoder avec la réalité ? Et si oui, faut-il l’en faire sortir ? Ou le mettre en prison en priant pour qu’il y calme ses démons ?

Il y a quelques jours, à la veille du festival de Cannes, Gérard Depardieu parlait dans le magazine français Télérama. Depuis quelques années déjà, Depardieu est décrit comme un monstre par les médias. Ou comme un ogre, sans les petits enfants qui, souvent, accompagnent cette version humaine du monstre. Depardieu est aussi (depuis qu’il a été guéri de son mutisme par le Dr Tomatis) une bête de scène. Un saint Augustin très humain.

« Pourquoi les comédiens boivent-ils tant ? » lui demande Télérama. « Parce qu’ils sont fragiles, répond Gérard. Ça commence par un whisky à 5 heures pour se donner le courage de jouer le soir. C’est presque un médicament. Ça rallume la chaudière. Mais ça amène au mensonge. Peu à peu, les alcooliques se cachent, ils ont honte. C’est pour ça que je ne suis pas un alcoolique : je ne me cache jamais. » Syllogisme ou déni ? Ou les deux ?

« Si je bois – j’ai arrêté depuis cinq mois – c’est par excès de vie. Je suis une nature comme on dit. Un peu con parfois… Il m’est arrivé de tenir à peine debout pendant les représentations de La Bête dans la jungle avec Fanny Ardant ; même l’oreillette que je devais porter pour être capable de dire mon texte tombait par terre… Dans Le Tartuffe aussi, monté par Jacques Lassalle, avec François Périer. Un soir, j’étais si ivre que lors de la scène de séduction avec Elmire, c’est elle, Elisabeth Depardieu, qui a dû me souffler chaque mot de ma déclaration d’amour. Finalement ça donne une certaine perversité à la scène… »

Depardieu, toujours : « Mais trop boire tue peu à peu le côté festif de la chose, ça isole, renferme sur soi, sur ses douleurs narcissiques. Et ça marque, ça fatigue. Pourtant, Marguerite Duras m’a souvent avoué qu’elle regrettait de ne plus boire. (…) Non, la mort n’est plus un mystère. A la manière de saint Augustin, je m’interroge davantage sur cette manière qu’avait le Christ de répéter « en vérité ». « En vérité, en vérité, je vous le dis. » Y a-t-il une autre vérité dans la vérité ? Et quelle est-elle ? Et qu’est-ce qu’on fait de la vérité ? Quand il n’y a pas de réponse il faut trouver la force d’attendre. »

Il dira encore qu’à Moscou on lui dit qu’il « ressemble à Tolstoï ». L’âme slave ?

« Certains collègues anglais considèrent l’addiction comme an excessive appetit, observe le Dr Lowenstein.

Pour ma part, j’ai toujours défendu la thèse (clinique et sans doute neurobiologique) que l’addiction était une maladie du « trop » et non pas (comme le suggèrent certains) une maladie du « pas assez », de la souffrance, du post-traumatique… Ainsi le seul déficit que je retrouve chez la quasi-totalité des personnes addicted que j’ai connues est… un déficit de tranquillité. Leurs qualités font leur vulnérabilité. »
[1] SOS Addictions est une association française, de type loi 1901, à but non lucratif. Son objectif est de mobiliser l’opinion publique et d’informer les acteurs de la société civile, les médias et les responsables politiques sur les substances psychoactives (alcool, tabac, médicaments, cannabis, cocaïne, héroïne, nouvelles drogues de synthèse, produits dopants, etc.) ainsi que les addictions comportementales (addictions alimentaires, jeu pathologique, cyberdépendance et addictions aux nouvelles technologies, addictions au travail, à l’hyperactivité sexuelle, à la pratique sportive intensive, etc.).

Jean-Yves NAURead all author posts