Les professionnels du tabac sont-ils vraiment coupables d’un « holocauste » ?

La polémique couvait, la voici qui commence à enfler. Le symptôme est bien visible, aujourd’hui, sur le site lemondedutabac.com. On le distingue ici. Ce site s’en prend sans nuance aucune à l’un de ses meilleurs ennemis : le Pr Gérard Dubois. ce dernier fut l’un des cinq membres titulaires de la dream team des ayatollahs de la santé publique –c’était au temps au temps où Jérôme Cahuzac (cabinet de Claude Evin, ministre de la Santé) n’était pas encore celui que l’on sait.

Cicatrices médiatiques

Longtemps proche de Claude Got on sait que Gérard Dubois n’est pas toujours un adepte de la nuance. Lemondedutabac.com en conserve visiblement la mémoire et quelques cicatrices médiatiques.

 « Propos excessifs, discours radical, « diabolisation » injurieuse de l’adversaire … Il arrive que l’actualité nous rappelle la vacuité de ce genre de méthodes. Pourtant, certains restent adeptes de cette violence verbale d’autant plus forte qu’elle est caricaturale.Ainsi de Gérard Dubois (président de la commission Addictions de l’Académie nationale de Médecine et président d’honneur de l’Alliance contre le Tabac) à propos de la théorie de « la conspiration de l’industrie du tabac », orchestrée dans les 750 pages de « Golden Holocaust ».

« Indifférence médiatique »

On se souvient de ce pavé-bombe dont Libération parla avant l’heure promise. (« Bientôt en librairie : « Golden Holocaust, l’autopsie du gigantesque complot de Big Tobacco »Le Point, France Inter, Le Monde ont depuis évoqué, en termes souvent louangeurs, le contenu, la portée et la puissance de ce travail. Pour autant le site proche des buralistes estime quant à lui que l’accueil de cet ouvrage (sorti le 21 mars) s’est fait « dans une certaine indifférence médiatique ». Il revient pour autant sur le sommaire,  du « Magazine de la santé » (daté du 21 mars) de France 5. « Comment l’industrie du tabac nous enfume » en était le titre. On peut voir ici.

Lemondedutabac.com :

« On connaît le militantisme anti-tabac de l’animateur, Michel Cymes, qui a complaisamment accueilli, sans question critique, son invité Gérard Dubois. Lequel aura été au-delà de toute espérance dans l’outrance de ses propos.

• A propos de l’emploi du terme « holocaust » : « il faut l’entendre plutôt en massacre de masse que le meurtre systématique des juifs pendant la seconde guerre mondiale » (sic), jette Gérard Dubois en démarrage. Et de poursuivre en citant des associations juives qui avaient donné leur accord à la diffusion d’un spot de la campagne anti-tabac « True Verity », en Floride, où le « président de l’industrie du tabac » est désigné comme  le pire criminel du 20ème siècle … devant Hitler et Staline.

• Utilisation abusive de chiffres-choc : le nombre de morts dus au tabac, « un Stade de France chaque année pour l’hexagone » ; « au niveau mondial, l’équivalent de 32 Airbus A 380 à 500 places qui s’écrasent chaque jour ».

• Instrumentalisation de « la théorie du complot : « Ils ont nié, ils ont caché, ils ont manipulé, ils savaient ». Gérard Dubois se complaît à reprendre une argumentation manichéenne : « nos enfants, vos enfants sont l’avenir de leur business puisque vu leur nombre de morts, il faut bien qu’ils renouvellent leur cheptel ».

« Holocauste » ou pas ?

L’auteur, universitaire et historien, a bien mesuré le risque.  En anglais son ouvrage était titré « Golden Holocaust, origins of the cigarette catastrophe and the case of abolition».

Il s’en explique (pages 23 et 24) : « J’emploie le terme d’« holocauste » avec prudence et surtout pour attirer l’attention sur l’ampleur de la catastrophe du tabagisme. A l’évidence il existe de profondes différences entre l’assassina de six millions de juifs par les nazis et les souffrances des fumeurs. Dans les deux cas, cependant, nous faisons face à une calamité hors du commun sur laquelle trop de gens préfèrent fermer les yeux sans rien tenter, car ils sont prêts à laisser l’horreur s’étendre. L’apathie règne.

Une déjà longue histoire

Je soulignerai aussi que l’emploie de ce terme pour parler des cigarettes a une longue histoire. En 1885, dans son Cigarettes Underground, Alan Blum comparait le lourd tribut du tabac à un holocauste. Il s’inspirait d’un rapport de 1971 du Collère royal de médecine de Grande-Bretagne dénonçant « l’holocauste en cours (…) ». En 1886 un éditorial du JAMA déplorait « l’holocauste du tabacism » (1). On en trouvera des expressions similaires avant même la Seconde Guerre mondiale.

« Holocauste » signifie littéralement « être entièrement consumé », mais il est porteur de toute une série d’autres résonances, liées à la catastrophe, à la malfaisance et aux crimes contre l’humanité (…) L’Holocauste nous ensigne aussi que l’éthique est souvent affaire d’échelle (…) Dans la bonne société, on a tendance à user d’euphémisme. Or quand la vérité est scandaleuse en soi, des mots trop policés risquent de masquer la réalité de souffrances scandaleuses et inutiles. »

Politiques coupables

Lemondedutabac.com a-t-il lu ces lignes ? Il estime qu’assimiler l’activité des professionnels du tabac à un holocauste  « est proprement injurieux pour les collaborateurs d’une filière professionnelle travaillant dans un cadre légal, partout dans le monde. » 

La légalité, en somme, autoriserait  tout. Pour Big Tobacco la loi, c’est la morale. C’est une manière comme une autre de souligner à quel point celles et ceux qui incarnent le législatif  sont également coupables.

 (1)  Néologisme, de l’anglais tobaccoism, forgé par John Harvey Kellog, auteur de Tobaccoism or How Tobacco Kills (1922). Désigne l’empoisonnement par le tabac. Egalement décliné en nicotinisme.

Jean-Yves NAURead all author posts