Bientôt en librairie : « Golden Holocaust » l’autopsie du gigantesque complot de Big Tobacco

Une précision. Nous avions promis de ne pas parler de cet ouvrage avant le 20 mars prochain. Aucune obligation ici, pas d’embargo au sens où il en existe, quotidien ou presque, entre les médias d’information générale et les revues, médicales ou scientifiques, d’envergure. Pas d’embargo, certes, mais quelques petites règles de savoir-vivre. Oasis dans la jungle.

Résumons. La collaboratrice d’un éditeur vous contacte. Elle vous propose les épreuves d’un ouvrage à paraître. Seul engagement : ne pas en parler avant une date donnée. Explication : l’éditeur a signé un accord d’exclusivité avec un média important qui en publiera des bonnes feuilles.

Exclusivité

On s’inquiète : l’ouvrage est d’importance et les tentations seront grandes de ne pas tenir demain une parole donnée avant-hier. Certes le risque existe mais seuls quatre jeux d’épreuves seront distribués. Accord conclu. Nous prenons connaissance du volumineux document : l’enquête-événement de l’historien des sciences Robert N. Proctor sur les manipulations (chimiques, commerciales, politiques) des industriels du tabac (1). La maison concernée : les Editions des Equateurs. L’exclusivité était passée avec Le Point.

La tentation était trop grande, demain 18 mars au matin un quotidien ne respectera pas ce qui n’était pas, stricto sensu un embargo.

Cortège de morts

Golden Holocaust ? « La consommation de tabac, avec son cortège de morts, est le paradigme d’une épidémie industrielle due à la course au profit de quatre compagnies transnationales aux dépens de la santé des Français et de l’équilibre des comptes publics. Le terme de  Golden Holocaust  a été utilisé pour la décrire ». Il s’agissait  là de l’attaque de l’éditorial d’un Bulletin épidémiologique hebdomadaire de l’Institut français de veille sanitaire (« Numéro thématique Journée mondiale sans tabac » BEH 28 mai 2013 n°20/21). Cet éditorial était  signé du Pr Yves Martinet, spécialiste de pneumologie au CHU de Nancy par ailleurs président d’honneur de l’Alliance contre le tabac.

Milliards

Ce monument (704 pages, 25 euros) sort en France avec le soutien de la Mutualité Française. La postface est d’Etienne Caniard, président de la Mutualité Française. « ll faut savoir que fumer n’est pas le résultat d’un choix, l’expression d’une liberté, mais la conséquence d’une vaste mécanique aux rouages complexes autant que merveilleusement  huilés : promotion commerciale qui se compte en milliards pour notre seul pays, subtile infiltration du monde de la culture et de la science, subversion de la médecine, influence des pouvoirs politiques, écrit M. Caniard. Sans le moindre scrupule, les entreprises du tabac répandent un savant mélange de substance dont l’objectif ne vise qu’à renforcer l’addiction de son consommateur. »

Eldorado électronique

M. Caniard a pleinement raison. Il omet toutefois la participation active et hautement intéressée de l’Etat. Un Etat schizophrénique  qui, quel que soit la couleur politique de l’exécutif,  se nourrit fiscalement de millions de fumeurs maintenus démocratiquement dans une forme d’esclavage. Et maintenant ? Robert Proctor s’intéresse-t-il aux vues actuelles  de Big Tobacco sur l’Eldorado vaporeux et nicotiné de la cigarette électronique ?

 

(1) Voici l’argumentaire de cet ouvrage :

« C’est la première enquête de cette ampleur jamais réalisée sur l’industrie du tabac :

– 10 années de travail sur les archives rendues publiques au terme d’une longue série de procès aux États-Unis.

– Des preuves accablantes sur une fraude scientifique et industrielle sans précédent.

– L’auteur révèle toutes les stratégies de production du doute et de l’ignorance que l’industrie du tabac a mises en place durant des décennies pour étouffer ce qui était devenu irréfutable depuis les années 1950 : le lien de causalité entre tabac et cancer.

Robert Proctor nous livre ici un document captivant, un récit total sur la cigarette, ce produit banal qui recouvre une réalité très complexe, létale et, souvent encore, secrète.  Golden Holocaust est le premier livre qui conjugue aussi nettement trois domaines dont l’ampleur respective aurait découragé des enquêteurs moins tenaces : le caractère démesuré de l’épidémie de la cigarette avec son cortège de maladies et de morts ; la réalité proprement tentaculaire de la cigarette elle-même, fruit de prouesses technologiques, physiques et chimiques, mais aussi facteur de développement du marketing, du sponsoring, de la contrebande, de financement de la recherche universitaire, de revenus pour l’Etat ; et enfin, le caractère océanique des archives internes de l’industrie du tabac.

L’une des originalités de l’enquête de Robert Proctor est l’exploitation de ces archives : 80 millions de pages saisies lors de différentes procédures judiciaires intentées ces trente dernières années. Elles comprennent aussi bien des documents techniques, scientifiques que des notes internes au contenu parfois stupéfiant, des plans média, des correspondances avec des avocats, des chercheurs, des artistes et des sportifs célèbres, des stratégies commerciales, des coupures de presse… Robert Proctor déplie toutes les  dimensions de l’histoire et excelle à trouver les aiguilles dans les « meules de foin ».

Golden Holocaust tient aussi du roman policier, à ceci près que pour répondre à la  question habituelle « qui a fait quoi ? », il faut répondre à une autre question : « qui savait  quoi et quand ? » Qui était au courant de la dangerosité extrême de la cigarette ? Et qui, le  sachant, ne l’a pas dit ? Le contenu de cet ouvrage est si dérangeant qu’il a suscité des tentatives  d’intimidation. L’industrie américaine du tabac a voulu, sans succès, faire saisir le manuscrit.  L’auteur nous révèle que « témoigner contre une industrie multimilliardaire qui a une longue  histoire de harcèlement, ce n’est pas pour les âmes sensibles ».

 Robert Proctor est professeur d’histoire des sciences à l’université Stanford (Etats-Unis). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Guerre des nazis contre le cancer (Belles Lettres, 2001).

Traduit de l’anglais (US) par Frédérik Hel Guedj. Préfacé et édité par Mathias Girel Postface d’Etienne Cagnard, président de la Mutualité Française »

Jean-Yves NAURead all author posts