L’Académie nationale de Pharmacie émet un avis défavorable à l’expérimentation de salles d’injection contrôlée de « drogues de rue » telle qu’elle est actuellement définie dans le projet

centre-injectionIl est toujours utile d’écouter et de prendre avis de ces pairs. Surtout lorsque ceux-ci sont académiciens. Il est toujours utile de montrer ou d’expérimenter de nouveau chemin et de croire que la gestion des risques peut être un combat commun à tous les acteurs de soins. Force est de constater que l’une et l’autre de ces propositions ne peuvent coexister et c’est alors bien dommage que l’Académie de pharmacie donne un avis négatif et parfois péremptoire sur un sujet si délicat et qui mérite d’être étudié avec soin et sans a priori.


De quoi parle t on ?

La noble assemblée donne son avis sur le projet de loi nécessaire l’ouverture de ce que les journalistes ont appelé de façon inapproprié et de manière caricaturale des « salles de shoot ». La vraie terminologie défini bien mieux l’objet et le but de ces endroits sécurisés : « salle de consommation à moindre risque » (SCMR), et démontre le choix des promoteurs de ce lieu de favoriser une politique utile et efficace de gestion des risques dans la droite ligne de celle inscrite dans la loi de Santé Publique de 2005.Il est étonnant que l’avis, qui nous occupe, utilise une dénomination qui par évidence est  connotée de : « salle de consommation contrôlée de drogue ». Les SCMR n’ont pas vocation à faciliter « la consommation de drogue », mais s’adresse à des personnes que l’histoire personnelle et l’itinéraire social à amené à la plus grande précarité, et qui cherchent avant tout à vivre un moment de répit dans un lieu sécurisé et certainement plus serein que celui de la rue.
L’Académie semble oublier dans sa prise de position des travaux sans doute mineure comme l’expertise collective de l’Inserm publiée en 2010 ou d’autres études dont certaines d’entre elles sont parus dans de Le Lancet soulignant l’intérêt de ces salles de consommation à moindre risque pour réduire les dangers spécifiques liés à l’injection (notamment une réduction des morts par overdose) et surtout une augmentation de l’accès aux soins (sevrage ou substitution opiacée) pour cette population ainsi qu’une réduction des injections dans les espaces publics. Faut il aussi parler d’anecdote lorsqu’en 2009 on comptabilisait 25 SCMR dans 16 villes en Allemagne, 1 en Australie, 1 au Canada, 6 dans 3 villes en Espagne, 1 au Luxembourg, 1 en Norvège, 45 dans 30 villes aux Pays-Bas et 12 dans 8 villes en Suisse.

La valeur d’une opinion

L’académie justifie sa position en émettant 10 points. Chacun de ces points mérite une analyse, des éclaircissements et un contre avis.

Pour l’académie, les produits illicites qui vont être consommés sont des substances non certifiés et donc dangereuses. A l’analyse, on ne peut qu’être incrédule face à l’affirmation que les drogues illicites se devraient de satisfaire à la pharmacopée. Ne pourrait on dès lors pas envisager que les dealers obtiennent leur diplôme de pharmacien avant que de pouvoir imaginer une expérimentation d’un SCMR ?Dans le deuxième point de leur avis, les académiciens définissent unilatéralement ce que doit être une lutte contre l’addiction. Il affirme sans en déterminer les conditions que les patients usager de drogue doivent être aidé, et que les SCMR serait à contrario un moyen d’entretenir leur addiction. C’est une opinion, mais nous croyons bien plus utile de gérer l’urgence c’est-à-dire de réduire le risque pris.

Des faits surprenants

Dans tous les cas comme l’affirme peut être imprudemment les académiciens dans le point suivant de leur avis : à quoi bon limiter les risques de contaminations puisque tous ces patients (qui doivent être aidé) sont déjà tous contaminés. Selon les estimations près de 60 % des usagers de produits de rue injectés sont potentiellement contaminés par le VHC, et 15% par le VIH. Nous sommes dès lors très loin de la quasi totalité décrite par nos sommités. D’autant que les messages de prévention pour une « meilleures pratiques d’injection ou de sniff des produits de rue » ont été entendues par les usagers et ont déjà aboutis à des résultats spectaculaires dans ce domaine. Le public attendu dans les SCMR est une excellente « cible » pour ces messages si l’on souhaite continuer à ‘contenir’ l’épidémie de VHC ou de VIH chez les usagers de drogue.

Dans le point suivant les membres de l’académie constatent que les SCMR ne permettent pas une réintégration des patients dans le circuit sanitaire. Les expériences des pays voisins prouvent le contraire ! C’est un des premiers bénéfices des SCMR ! Les projets de SCMR s’appuient sur des structures et des collaborations qui permettent justement l’accès des usagers à des prises en soins médico-psycho-sociales.

Attention danger

Qu’en est il de la responsabilité des médecins et des pouvoirs publics ? Voilà ce qui devrait faire frémir les thuriféraires des « salles de shoots », et nous inciter à la plus grande prudence. Sauf que, c’est bien le consommateur qui engage sa responsabilité qu’en aux effets de sa drogue sur lui et que les SCMR ne proposent jamais que d’être des endroits de  sécurisation de la pratique liée à la consommation de ce produit, indépendamment du fait qu’il soit autorisé ou pas. De plus c’est bien parce qu’il y avait un vide juridique que la ministre de la santé va présenter un projet de loi afin de « sécuriser juridiquement » le projet. Par ailleurs, cette question pourrait déjà se poser pour le dispositif de CAARUD existant et pour les pharmaciens d’officine qui délivrent des Stéribox®.

Expertise … quel expertiseBien évidemment, les experts académiciens s’inquiètent de la valeur des experts mandatés pour évaluer le projet parisien. Ils semblent ignorer les compétences reconnues et spécifique de l’unité INSERM de Marseille.

Pour nos pharmaciens non moins académiciens les études étrangères démontrant un résultat positif du dispositif  avait bénéficié d’héroïne médicinale et non comme en France d’héroïne des rues. Dès lors en attendant d’obtenir une héroïne des rues correspondant à la pharmacopée que fait on ? Il semble que la réponse de notre autorité pharmaceutique soit … rien.

Oui mais la Suède quand même

Rappelons que  la politique de Réduction des Risques, en Suède, n’est pas des plus développée, et que la majorité des pays qui ont développé les SCMR (25) ne sont pas du même avis et continue leur expérimentation.

« Nous en France », nous n’avons pas de SCMR mais des centres de soin et des traitement substitutifs.

Sauf que … Les SCMR s’adressent précisément à des usagers qui ne sont pas encore dans le soin. Elles ont entre autre pour but de les y faire accéder. Dans le meilleur des cas, ces usagers s’adressent à des CAARUD qui leur fournissent des seringues stériles (et de nombreuses autres prestations) et qui vont s’injecter leurs produits dans des cages d’escalier, des parkings (comme c’est le cas près de la Gare du Nord), dans des squats ou encore dans la rue.

Dommage …

Dommage …car tous les points abordés par l’académie auraient mérité des réponses plus complètes et moins univoques.

Dommage … qu’un défaut de prise en compte des objectifs de limitation des risques ait amené nos académiciens à employer la terminologie inapproprié de « salle d’injection contrôlée de drogue de rue » sans prendre en compte celle plus utile de « salle de consommation à moindre risque ».

Dommage … qu’une analyse trop restreinte est amenée mes confrères à un contresens sur les personnes pouvant bénéficier d’un SCRM, en confondant limitation d’une prise de risque avec contrôle d’une situation hors de propos.

Dommage … que les académiciens n’aient pas conçu que la plus grande partie du soin se fait en ville, par des médecins de ville et que la délivrance des médicaments est assurée, principalement, par des pharmaciens d’officine !

Dommage … que notre académie de pharmacie n’ait pas pris en compte la spécificité de ces usagers de drogue en grande précarité qui se refusent encore pour des raisons multiples qui leur appartiennent d’accepter le « soin académique » et qui sont de leur liberté d’accepter que l’on puisse, néanmoins, prendre soin d’eux

Stéphane Robinet – Pharmacien- Président Pharm’addict

« L’Académie nationale de Pharmacie : une expertise scientifique au service de la Santé Publique ».
25 avril 1777 : Déclaration royale. La pharmacie était définitivement séparée de l’épicerie, une maîtrise de pharmacie se substituait à la maîtrise d’apothicaire et la nouvelle corporation prenait le nom de Collège de pharmacie.
L’Association dite “Académie nationale de Pharmacie”, fondée le 15 Thermidor An XI (3 août 1803) sous le nom de Société de Pharmacie de Paris, reconnue d’utilité publique par décret présidentiel du 5 octobre 1877, a été autorisée à adopter le titre d’Académie de Pharmacie par décret présidentiel du 5 septembre 1946 et son titre actuel par décret du Premier Ministre, cosigné par le Ministre de l’Intérieur, en date du 9 octobre 1979

Liens :

http://www.acadpharm.org/institution/comission.php?zn=20&lang=fr&rub=10&id=&ref=Commissions%20d%20%E9tudes

http://www.acadpharm.org/institution/conseil.php?zn=20&lang=fr&rub=7&id=&ref=Conseil

http://www.acadpharm.org/dos_public/Avis_Salles_d_injection_adoptE_Conseil_fEvrier_2014.pdf

http://www.inserm.fr/content/download/12993/97898/file/synthese_reduction_risques_vers_final.pdf 

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