William Lowenstein au journal Libération : «La cocaïne aide les sportifs à restreindre le champ de leur pensée»

L’arrestation le week-end dernier de deux rugbymen évoluant dans le Top 14 pour détention et achat de cocaïne rappelle l’importance de la consommation de drogues dans le sport pro. Le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions, explique les tenants de ces pratiques et la manière d’y répondre.

L’arrestation de deux stars du Top 14 le week-end dernier pour possession de cocaïne relance la question des addictions dans le rugby. Dix jours après l’interpellation de Dan Carter, la star néozélandaise du Racing 92, pour un «taux délictuel» d’alcool au volant, deux autres joueurs se sont fait prendre dans la nuit de vendredi à samedi devant une discothèque parisienne proche de l’Arc de triomphe. Le Néozélandais Ali Williams, du Racing 92, et l’Australien James O’Connor, du RC Toulon, ont été arrêtés, ainsi que deux dealers présumés. Les deux sportifs, en possession de deux grammes de cocaïne selon les premiers éléments qui ont fuité, ont été placés en garde à vue jusqu’au dimanche. Williams est poursuivi pour «achat de stupéfiant», O’Connor condamné à une amende pour «usage». La Ligue nationale envisage des «sanctions disciplinaires». Le syndicat des joueurs, Provale, préfère que ce «cas serve d’alerte» pour essayer d’enrayer un phénomène qui semble se banaliser dans le rugby. D’autres sports ont eu leur lot de scandales de cocaïne : vélo, natation, tennis, athlétisme…

«Contrairement à un mythe, les sportifs ne sont pas protégés et ils sont peut-être même plus vulnérables que d’autres populations», estime le Dr William Lowenstein, ancien directeur d’une clinique spécialisée dans les addictions, et qui a ainsi traité des athlètes venus de différentes disciplines. Libération s’est entretenu avec le médecin, actuel président de l’association SOS Addictions, qui fut l’un des premiers à associer dopage et toxicomanie.

Deux rugbymen de premier plan qui vont dans une boîte de nuit à une semaine de la reprise du championnat de France et sont mêlés à une affaire de cocaïne, c’est une question de solitude ?

Ne prenons pas le problème de cette façon. Les adolescents consomment du cannabis parce que cette substance répond à leur cerveau d’adolescent, par exemple en atténuant certains troubles du sommeil. De même, en tant que neuro-excitant, la cocaïne répond à un cerveau de sportif, car elle lui donne l’illusion qu’il est champion du monde, voire de la galaxie. Il est le meilleur, il bouffe les autres et son règne n’a pas de fin…

Le simple fait d’en prendre, c’est basculer dans l’univers de ceux qui ont «réussi», sportifs ou traders ?

Je me souviens d’un avocat qui s’installait à Paris et pour qui les deux marqueurs de la réussite étaient la consommation de cocaïne et le fait d’avoir une maîtresse – notons au passage que la corrélation entre l’activité sexuelle et la cocaïne est un phénomène bien connu. Or les sportifs veulent accéder eux aussi à cette «réussite». Peu importe que des boulangers en prennent pour se lever à 3 heures du matin, dans l’imaginaire collectif, la cocaïne semble réservée à une population aisée depuis sa popularisation en France dans les années 90. C’est le produit d’un ghetto doré.

M ourad Boudjelal, président du RC Toulon, a déclaré au Figaro que la cocaïne pourrait remplacer l’alcool dans les «troisièmes mi-temps», ces soirées arrosées qui suivent les matchs de rugby.

La cocaïne peut servir d’adjuvant à l’alcool. Les deux substances associées produisent une molécule, le cocaéthylène, qui a deux propriétés recherchées par les adeptes des soirées : elle évite le phénomène de montée-descente après la prise de cocaïne et elle permet de «tenir» l’alcool plus longtemps. Ce qui peut être utile dans un contexte où l’on joue à celui qui a la plus longue !

Les sportifs prennent-ils aussi de la cocaïne pour améliorer leur performance ? Développer leur agressivité ou mieux encaisser chocs et souffrances ?

Non. L’effet est dopant, mais ce n’est pas l’usage recherché. Je doute que Javier Sotomayor prenait de la cocaïne [le Cubain a été contrôlé positif en 1999, ndlr] parce qu’il voulait sauter 2,40 m. C’est plutôt une question de mode de vie… La molécule de la cocaïne présente une durée de vie trop courte. Imagine-t-on un tennisman s’absenter tous les quarts d’heure pour se recharger en cocaïne ? Pas vraiment… Par ailleurs, la molécule est trop facilement détectable au contrôle antidopage. Ceux qui se dopent préfèrent les anabolisants ou le dopage sanguin (EPO, transfusions) (1).

Vous disiez cependant que la cocaïne n’est pas seulement à usage festif mais qu’elle «répond bien au cerveau de l’athlète». C’est donc une forme d’avantage ?

C’est ce que croient les sportifs… En rendant le cerveau hyper instinctif et hyper réactif, la cocaïne aide les sportifs à restreindre le champ de leur pensée. Ce qui accompagne leurs nombreuses obsessions : la répétition du geste, le nombre parfait de calories dans l’alimentation, les dates de compétition, les secondes et millisecondes… La cocaïne soutient le mythe du «toujours plus».

Les sportifs consomment-ils plus de cocaïne que d’autres segments de la population ?

La proportion de sportifs malades d’addictions est assez élevée, si on s’en réfère à une étude que nous avons menée en 1999, commanditée par le ministère de la Jeunesse et des Sports, qui visait à connaître les conduites à risques des jeunes en milieu sportif. Nous avions recueilli 1 111 réponses chez des sujets dépendants à l’alcool, à l’héroïne, à la cocaïne et traités par des centres spécialisés. 13,9 % des sujets interrogés pratiquaient du sport au moins deux heures par semaine et 7,4 % ont été inscrits dans des sections sport-études. Nous avons pu identifier d’autres facteurs de dépendances en milieu sportif. D’abord, contrairement à ce que nous avions imaginé, la prise de substances psycho-actives n’était pas le prolongement du dopage. Il s’agit plutôt de «produits de substitution».

C’est-à-dire ?

Un athlète est plus facilement enclin à accepter la bonne bouteille de vin ou le gramme de coke fournis par un copain lorsqu’il se trouve en situation de blessure et d’immobilisation, quand il a un sentiment de rupture et de trahison de son propre corps. L’arrêt de la carrière est un autre élément déclencheur. C’est cette expérience de «petite mort» décrite par certains, voire «la fin d’émotions fortes», comme en parlait Marcel Desailly.

Certains sports sont-ils plus exposés que d’autres aux addictions ?

Oui, a priori, ceux dont les résultats ont un impact financier : le foot, le cyclisme, le rugby, le tennis… Mais il n’existe pour l’instant aucune étude sur le sujet.

Comment faire de la prévention antidrogue en milieu sportif ?

En brisant quelques idées reçues : «le sport protège, le sport est naturel» ; «le sportif nous fait rêver, il accomplit des performances au prix d’une exigence incroyable»… En réalité, les sportifs ne sont pas protégés et ils sont peut-être même plus vulnérables que d’autres populations. Il faut donc organiser des actions de prévention primaire avec des interlocuteurs crédibles aux yeux des sportifs, par exemple d’anciens sportifs. Il ne me semble pas opportun d’impliquer les fédérations, dont l’approche se résume souvent au déni ou à l’exclusion, comme on le voit avec les cas de dopage.

Sur quel message insister ?

Il faut expliquer à quel moment on entre dans une situation d’addiction : boire deux litres de vodka sans tomber dans le coma n’est pas un exploit, c’est un signe de dépendance à l’alcool. On doit aussi expliquer les mécanismes, comment ces drogues finissent par reprendre d’une main ce qu’elles donnent de l’autre. L’objectif, c’est de protéger les sportifs et de réduire les risques, pas de faire la morale.

(1) Classée dans la catégorie des stimulants par l’Agence mondiale antidopage, la cocaïne est interdite en compétition mais pas hors compétition. Le début de la période en compétition varie selon les fédérations internationales.

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