Magali Croset sur Mediapart.fr : « La ville d’Annecy, héroïne malgré elle »

annecy

 

Depuis quelques mois, la ville d’Annecy défraie la chronique à propos du trafic d’héroïne qui sévit près de la Basilique de la Visitation autant qu’en lisière de forêt surplombant les eaux limpides du lac. Au-delà du constat et des efforts menés par les services publics en matière de répression, un rappel préventif des risques liés à cette drogue s’impose.

Rappel des faits

      Le phénomène est relativement récent. Paradis lacustre et montagnard bien connu des touristes et des sportifs aguerris, la ville d’Annecy fait l’objet depuis quelques temps d’une recrudescence des trafics de drogue au sein de sa cité. En l’espace de onze mois, quatre affaires liées aux opiacés ont défrayé la chronique locale (et nationale). Ces dernières semaines, se sont plusieurs kilos d’héroïne et des dizaines de milliers d’euros en cash qui ont été saisis par la Brigade des stups du Commissariat d’Annecy. Comme l’a expliqué dernièrement Eric Maillaud – le Procureur d’Annecy – à la presse, « nous sommes confrontés à une implantation massive d’une mafia albanaise spécialisée dans la revente d’héroïne* ». Cette implantation regrouperait dix ou vingt points de vente situés à l’orée des bois sur les rives du lac et alimenteraient « entre 1000 et 2000 clients ».  La cause de cette nouvelle implantation sur Annecy proviendrait d’une politique suisse plus répressive en matière de substances psychoactives depuis 2011, laquelle aurait dissuadé les acheteurs français de traverser la frontière. Après Annemasse, ce sont sur les forêts du lac d’Annecy que les dealers ont élues comme repaire afin de pouvoir contrôler au mieux les va-et-vient des automobilistes (policiers inclus) depuis les hauteurs du Semnoz.

 Fonctionnement du réseau mafieux

« Le circuit s’avère bien huilé », me déclare d’emblée l’un des policiers interviewés dans le cadre de cet article. La drogue, cachée dans des souches d’arbre, est importée directement d’Afghanistan via la Turquie. « Le réseau albanais implanté à Annecy est connu pour proposer aux clients une drogue oscillant entre 12 et 15 % d’héroïne, là où on la trouve d’habitude à 5% », poursuit ce dernier. Par ailleurs, le coût proposé défie toute concurrence en proposant le gramme aux alentours de 20 euros, soit deux fois moins cher que partout ailleurs sur le marché français. Sans compter la commercialisation agressive des dealers locaux qui n’hésitent pas à offrir le premier gramme pour appâter et fidéliser la clientèle.

Réponse locale

Cela va sans dire, les forces de l’ordre et la justice travaillent de pied ferme à l’endiguement de ces réseaux mafieux. Toutefois, « quand un réseau tombe, un autre surgit les jours suivants », ajoute l’Officier de police du Commissariat de la ville. Et comme le soulignait Christophe Gavat – Commissaire central adjoint d’Annecy – dans une récente interview télévisée, « il s’agit de démanteler un laboratoire clandestin en pleine nature, que ce soit les balances, les passoires, l’héroïne pure, les produits de coupes **»… Le travail quotidien s’avère titanesque et les moyens octroyés insuffisants au vu de l’ampleur du réseau.

Quid des usagers, ces « grands oubliés  » ?

Face à ce commerce mafieux hautement lucratif, face au travail de répression fourni par la police et les pouvoirs locaux, qu’en est-il de l’information et de la prévention auprès des consommateurs d’héroïne ? Qu’en est-il de la connaissance des usages et mésusages du produit qu’ils s’administrent ? Car contrairement aux modes de consommations d’héroïne des années 80, le produit ne s’injecte quasiment plus, il s’est « démocratisé » via son mode d’absorption nasal ou buccal (l’héro se sniffe ou se fume désormais). Aussi, force est de constater que depuis quelques années cet opiacé touche un nouveau public ; il s’est emparé des zones provinciales voire les plus rurales de notre société. Toutefois, si le mode de consommation a changé, les risques et les méfaits du produit demeurent incontestablement les mêmes.

L’héroïne, un produit hautement addictif.

L’héroïne est une substance psychoactive qui agit de fait directement sur le cerveau. Fabriquée à partir de morphine, elle nécessite l’utilisation de plusieurs produits chimiques. De formes variées (granulés, cailloux ou poudre) et de couleurs différentes (brune, beige, rosée, grise, blanche), l’héroïne est toujours coupée avec d’autres produits dont il est difficile – voire impossible – de connaître la provenance, ni la véritable substance. Si une héroïne fortement coupée engage des risques secondaires (il existe des cas d’héroïne coupée avec de la strychnine, substance toxique utilisée dans la « mort-aux-rats »), une héroïne plus « pure » engendrera des risques d’overdose plus élevés. Par ailleurs, le potentiel d’accroche de cette drogue s’avère extrêmement pernicieux : quelques prises étant suffisantes pour installer une forte addiction au produit.

Manifestations de l’addiction

Si l’héroïne peut procurer du plaisir lors de la première prise, il faut savoir que ces effets ont tendance à diminuer voire à disparaitre lors des prises suivantes. En cas de consommations répétées, les effets indésirables apparaissent très vite : perturbations du rythme cardiaque et de la tension artérielle, vertiges, nausées, vomissements, altération du cycle du sommeil, de l’appétit, troubles de la vigilance et de la mémoire, perturbations de la libido et apparitions de dysfonctions sexuelles… Après quelques prises, la personne éprouve le besoin d’augmenter les doses pour continuer à ressentir les mêmes effets (c’est ce qu’on appelle l’effet de tolérance). Une souffrance liée aux états de manque apparaît (irritabilité, fortes angoisses, obsessions liées à la quête de produit), sans compter les risques majeurs d’overdose qui existent dès la première prise.

« Le problème avec l’héroïne c’est qu’aujourd’hui on ne peut plus la localiser spécifiquement. Elle peut apparaître partout puisqu’elle peut se fumer comme du cannabis ou se sniffer comme de la cocaïne..», me dit l’un des policiers interviewés. Au vu des effets et des conséquences physiques et psychologiques que cet opiacé engage, on ne saurait trop insister sur la prévention à rappeler voire à renforcer au sein des structures publiques, des médias et des sphères politiques de notre société.

Prévention et prises en charges

Grâce aux nombreuses actions menées sur l’ensemble du territoire par le Ministère de la Santé, les organismes régionaux et départementaux, les associations (telle « SOS Addictions » présidée par le Dr. William Lowenstein) ainsi que les professionnels de santé (médecins, addictologues, psychologues), les évaluations, la prise en charge et le suivi des traitements de substitutions sont désormais assurés de manière régulières en France. Les diagnostiques de dépendances et l’accompagnement médico-psychologique représentent le quotidien des addictologues. A Annecy – comme partout ailleurs – différents lieux proposent une prise en charge des personnes présentant une dépendance à l’héroïne ainsi qu’à toute autre substance ou comportement addictif.

Qu’il s’agisse du service d’addictologie du Centre hospitalier d’Annecy-Genevois, de l’ANPAA 74 (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie), du CSAPA (Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie), de l’association spécialisée du Lac d’argent, de celle du Thianty ou encore des professionnels libéraux addictologues du bassin annécien, une écoute ainsi qu’une prise en charge adaptée est proposée à toute personne désireuse de se sortir de la spirale infernale.

Car il est essentiel de rappeler aux personnes dépendantes que des solutions existent pour s’en sortir. Les traitements actuels de substitutions (Buprénorphine, Naloxone, Méthadone) permettent d’une part de se stabiliser et d’autre part d’envisager les conditions d’un changement en fonction des problématiques et des motivations de chaque usager. La meilleure des prophylaxies étant bien-sûr d’éviter de tenter l’expérience aussi bon marché soit-elle ou alors de consulter rapidement afin de prévenir et d’enrayer la spirale addictive. Dans tous les cas et quel que soit le mode de consommation, un accompagnement peut être envisagé auprès de toute personne motivée pour s’en sortir.

 

* http://www.leparisien.fr/espace-premium/actu/annecy-assiegee-par-l-heroine-17-12-2015-5378797.php

** http://www.bfmtv.com/societe/drogue-retour-en-force-de-l-heroine-en-province-et-dans-les-campagnes-948497.html

 

Par Magali Croset-Calisto

Psychologue spécialisée dans la prise en charge des addictions (Annecy), sexologue clinicienne.

Membre du Comité scientifique des 40 experts de SOS Addictions.

 

 INFO +

http://www.drogues.gouv.fr/

http://www.drogues-info-service.fr/

http://sos-addictions.org/

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