L’extime des téléconsultations par Magali Croset-Calisto

L’extime des téléconsultations par Magali Croset-Calisto

Les téléconsultations de santé, qui ont explosé avec le confinement, produisent des pratiques et des symboliques nouvelles, complémentaires des consultations en cabinet.

La désertification médicale, l’avancée des techniques mais aussi le plan gouvernemental « Ma santé 2022 » encourageaient jusqu’alors les acteurs de santé à adapter leurs interventions, notamment par les téléconsultations. Définie par le Code de santé publique comme « une forme de pratique médicale à distance utilisant les technologies de ­l’information et de la communication », la télémédecine ainsi que les autres téléconsultations de santé se sont développées dans l’urgence d’une pandémie sans précédent. Durant la semaine du 6 au 12 avril 2020, plus d’un million de téléconsultations ont été facturées en France, alors que les chiffres ne dépassaient pas les 9 000 connexions hebdomadaires avant le confinement1.

Pratiques jusqu’alors minoritaires, les téléconsultations sont subitement devenues incontournables durant la crise sanitaire. Depuis, la tendance est à l’ancrage puisque 62 % des Français déclarent vouloir de nouveau recourir à la téléconsultation si leur médecin le leur propose. La désertification médicale n’est donc plus la seule raison du recours à la téléconsultation. Cependant, des craintes apparaissent : que devient le soin via les écrans ? Comment les consultations en ligne affectent-elles la relation patient/soignant ? Et qu’en est-il du secret professionnel et de la sécurité des données ?

Les machines n’empêchent pas les émotions. Toutefois, la question de la confiance, de l’alliance thérapeutique, de l’écoute active et des effets de la rencontre qu’offre l’intimité d’une consultation en cabinet mérite d’être posée. En effet, la téléconsultation fait perdre le contact visuel direct, qui permet d’observer des signaux qui échappent au patient lui-même (un pied qui tremble, les mains qui se frottent, les jambes qui se croisent et se décroisent, les paupières qui remuent…).

Contrairement aux craintes, plutôt que de destituer les séances traditionnelles, les téléconsultations semblent fournir une ouverture thérapeutique complémentaire, plus souple dans la forme et tout aussi intime dans le contenu : « Protégés du regard social, certains patients réussissent paradoxalement à se désinhiber et à se livrer plus facilement derrière un écran2. »

D’expérience, les téléconsultations en sexologie démontrent, notamment suite à une agression sexuelle, à quel point le traumatisme peut s’y dire plus facilement. En une ou deux séances, des situations qui stagnaient depuis des mois peuvent se débloquer soudainement. La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury parle à ce sujet d’« accélération thérapeutique3 ». La technologie encourage à repenser le soin et la relation soignant/patient à l’entrelacs du numérique et des sciences humaines.

Frédéric Tordo répertorie trois effets de la téléconsultation4. Les plate­formes numériques offrent d’abord un « miroir technologique de soi » : en contactant son médecin/­thérapeute, le patient prend conscience de sa propre image reflétée sur l’écran. Ensuite, « le miroir se met à parler » : l’écoute active du médecin/thérapeute donne à la réflexion numérique une réflexion symbolique. Par la parole échangée, le patient se décale de son image pour intégrer celle de l’altérité. On peut rapprocher cette expérience du « rôle de miroir de la mère » décrit par Winnicott5. La fonction narcissique du miroir est en effet contenue par la présence du médecin/thérapeute, qui renvoie à son patient une expérience projective et décalée de lui-même. Enfin, « le miroir par détournement ou déviation » permet au patient d’être plus apaisé et détendu et encourage ainsi une « désinhibition numérique ».

L’intimité des consultations trouve désormais son pendant dans l’extimité des téléconsultations.

Les téléconsultations engagent également les patients dans un processus où l’intimité se révèle en toute « extimité6 ». Par-delà sa fonction spéculaire, la téléconsultation crée un espace intime dans lequel peut jaillir, à l’écran, une parole extime. L’intimité des consultations trouve désormais son pendant dans l’extimité des téléconsultations. Les téléconsultations dépassent donc les simples « appareillages » technologiques. Elles produisent des pratiques et des symboliques nouvelles dans le domaine de la santé, complémentaires des consultations en cabinet.

  • 1.Voir Élodie Chermann, « La crise liée au coronavirus consacre la télémédecine », Le Monde, 3 mai 2020.
  • 2.Entretien avec Alexandre Mathieu-Fritz, « La consultation à distance n’est pas plus déshumanisante que la consultation clinique en face à face », Le Monde, 3 mai 2020.
  • 3.Voir Cynthia Fleury, « Le protocole de l’analyse à l’épreuve du numérique », Adolescence, vol. 33, n° 3, 2015.
  • 4.Voir Frédéric Tordo, Le Moi-Cyborg. Psychanalyse et neurosciences de l’homme connecté, Paris, Dunod, 2019.
  • 5.Voir Donald W. Winnicott, « Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant » [1971], dans Jeu et réalité. ­L’espace potentiel, trad. par Claude Monod et Jean-­Baptiste Pontalis, Paris, Gallimard, 1975.
  • 6.Cette formule, que l’on doit à Lacan, est reprise par Serge Tisseron, qui la définit comme un « processus par lequel des fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui afin d’être validé » : S. Tisseron, « Intimité et extimité », Communications, n° 88, 2011.

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