Le Figaro Madame : « Les tanorexiques, ces drogués aux UV » vus par Patrick Moureaux

tanorexiques

Les UV sont classés « cancérogènes certains » par le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé depuis 2009. Le Sénat vient de voter leur interdiction en institut la semaine dernière. Et pourtant, certains continuent de s’exposer aux rayonnements artificiels. Parfois à outrance : c’est ce que l’on nomme la tanorexie. Témoignages et explications.

Un article publié sur le site Figaro Madame.

Bertrand s’y connaît en photo-vieillissement et cancer de la peau. En vacances, il est plutôt bon élève et ne se sépare jamais de sa protection solaire indice 50 ; ne serait-ce que pour protéger le tatouage qu’il arbore sur le bras gauche. Pourtant, il y a une dizaine d’années, ce quadra qui vit à Paris ne passait pas une semaine sans profiter des UV artificiels proposés par les instituts spécialisés. D’une séance hebdomadaire pendant sa pause-déjeuner, il passe rapidement à deux. Cela dure un an et demi, durant lequel il arbore un teint hâlé été comme hiver.

C’est bien plus qu’une lubie ou que le plaisir naturel de s’exposerquotidiennement au soleil pour faire le plein de lumière. « Quand un comportement toxique se répète malgré la connaissance des risques pour la santé, on parle d’une addiction », reconnaît le Pr Michel Lejoyeux, chef du Service psychiatrie et addictologie à l’hôpital Bichat et professeur de psychiatrie et d’addictologie à l’université Denis Diderot (1).

L’accro aux UV ne peut pas s’en passer. Et pourtant, la toxicité des rayonnements est désormais de notoriété publique. Depuis 2009, ces rayons sont même classés parmi les « cancérogènes certains » par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). L’Australie a déjà interdit les cabines d’UV et la France durcit peu à peu la réglementation. Ainsi, les esthéticiennes qui travaillent en institut de soleil doivent aujourd’hui être formées et obtenir un diplôme.

Une addiction féminine

Et pourtant, le commerce du bronzage continue de prospérer. L’addiction à ces rayons porte même un nom. Les chercheurs américains – parmi les premiers à se pencher sur le phénomène il y a vingt ans – l’ont baptisé la « tanorexie ». En juin 2014, une étude du Massachussetts General Hospital de Boston, parue dans la revue de biologie médicale Cell, confirmait l’effet addictogène du soleil et comparait le plaisir ressenti après un bain d’UV à une injection d’héroïne.

Le soleil, une drogue comme les autres ? Le docteur en pharmacie Thomas Kassab, auteur d’une thèse (2) sur la question, explique : « Lorsque l’on s’expose aux UV naturels ou artificiels, la peau synthétise une hormone qui se scinde en deux sous l’action des UV. L’une stimule la production de mélanocyte et nous fait bronzer, l’autre stimule la production d’endorphine, l’hormone du bonheur. » Sans oublier que le soleil active la vitamine D qui dort dans notre corps, renforce le système immunitaire et nous maintient en forme.

Comme pour un régime alimentaire draconien, on veut maîtriser son corps, dépasser la nature, être plus fort

Si Bertrand faisait partie de ces hommes qui ont besoin de soleil, le phénomène concernerait davantage les femmes. « Cinq femmes pour un homme » estime Patrick Moureaux, dermatologue et auteur de Le soleil dans la peau (Éd. Robert Laffont, avril 2012). Des femmes entre 30 et 50 ans selon le professionnel, obsédées par leur image corporelle, souvent amatrices de vêtements très colorés et qui arborent un teint couleur cuivre de janvier à décembre. « Comme pour un régime alimentaire draconien, on veut maîtriser son corps, dépasser la nature, être plus fort » ajoute le Pr Michel Lejoyeux.

À l’instar du tabagisme, cette dépendance est mimétique. Une jeune fille dont la mère est accro aux UV multiplie par trois son propre risque d’addiction, selon le dermatologue Patrick Moureaux. Le milieu professionnel et social a aussi son importance. Il y a dix ans, Bertrand travaillait dans les relations presse, un milieu de représentation où l’apparence est reine. « Mes journées étaient chargées, je rentrais tard chez moi et m’endormais à deux heures du matin. Les UV me maintenaient en forme, gommaient mes cernes et me donnaient bonne mine » raconte-t-il.

Des conséquences dramatiques

« Le soleil provoque une excitation cérébrale et psychologique parce que les patients se sentent mieux bronzés. Mais aussi une satisfaction sociale parce qu’il existe un stéréotype du bronzage associé à la forme et à la réussite sociale » résume le Pr Lejoyeux. Même si les clients sont conscients des risques encourus, le plaisir ressenti lors de l’exposition est trop important et il devient essentiel pour avancer au quotidien. « On entend souvent des patientes dire « ne me prenez pas mon soleil » ou « sans ça je vais déprimer » » raconte le dermatologue Patrick Moureaux.

Si les effets sur le moral sont positifs, les conséquences sur la peau du client le sont beaucoup moins. Avant de mener à un cancer cutané, les UV commencent par accélérer le vieillissement de l’épiderme, en faisant apparaître des ridules et des tâches. C’est d’ailleurs ce qui a alerté Bertrand : « J’avais des petites rides autour des yeux, je commençais à être très marqué » se souvient-il. Un électrochoc qui le conduit à ralentir le rythme effréné de ses expositions, qu’il espace de plus en plus pour finir par profiter de quelques séances en hiver, « pour être moins fatigué ».

Pour d’autres, c’est souvent une consultation en dermatologie qui conduit à identifier l’exposition exagérée aux UV, l’addiction, et le vieillissement avancé de la peau. Un diagnostic qui peut conduire certains patients, comme Bertrand, à réduire d’eux-mêmes leur fréquentation des cabines UV. Pour d’autres, cette alerte ne suffit pas, et l’aide d’un psychologue et l’application de thérapies comportementales et cognitives peuvent être nécessaires pour accepter sa peau au naturel.

Quid de l’interdiction des cabines à UV que proposent les sénateurs ? Le Pr Michel Lejoyeux, lui, s’en réjouit : « Tout ce qui rend les addictions moins banales va dans le sens de la santé. Derrière chaque addiction se cache un dealer. » Mais cet amendement au projet de loi présenté par la ministre de la Santé Marisol Touraine a de grandes chances d’être retoqué lors du retour du texte à l’Assemblée nationale. Les accros aux UV ne sont pas près de ranger leurs lunettes dans le tiroir…

(1) Auteur notamment de Les 5 clefs du comportement. Construire soi-même son optimisme (Éd. Le livre de poche, 2015)

(2) Stratégies thérapeutiques actuelles dans la prise en charge des mélanomes et éducation thérapeutique du patient, de l’hôpital à l’officine, soutenue le 17 avril 2015 à l’Université de Lorraine, faculté de pharmacie.

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