Le Dr Jean Carpentier, la guerre et les alliances

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Jean Carpentier, ou pourquoi quelques médecins commencèrent à oser « dealer »

Un article écrit par Jean-Yves Nau sur son blog.

A l’heure où nous écrivons ces lignes le corps du Dr Jean Carpentier est au Père Lachaise. Dans quelques heures il sera incinéré. Puis ses proches, ses amis, redescendront sur terre, commune libre d’Aligre. D’autres n’y seront géographiquement pas. Hier quelques médias ont parlé de ce médecin. Le Monde aura, sur papier, publié le visage d’un Carpentier vieillissant. Slate.fr a retenu un Carpentier bouclé à peine sorti des couleurs de ce qu’était notre adolescence. Le regard est bien le même. Chaleurs et étincelles. D’autres journaux n’ont rien écrit sur lui. Et c’est très bien ainsi. Il faut toujours que les messes soient dites.

Allié, pas complice

Quelques lignes mailées (Dr Patrick de La Selle) comme on jetterait des fleurs en terre, sous le ciel du Père Lachaise ou ceux d’ailleurs :

« Jean a changé ma vie. Un jour des années 89/90 il m’appelle: j’ai 400 Tox sous Temegic : je t’envoie tous ceux de ton coin (Vitry-sur-Seine) Il a lancé l’épopée des TSO en France. On connait la suite (…) C’est lui qui m’a formé.  Il a tenu bon  face aux nombreux détracteurs  qui le traitaient, qui nous traitaient de « dealers en blouse blanche » Quand j’ai eu -c’était mon tour – une interdiction  au Conseil de l’Ordre il était à mes côtés. Grande figure de ma médecins générale, de la médecine de quartier, de la médecine de famille (…) ».

« (…) médecine des addictions, médecine d’alliance (et non de complicité), de savoir partagé sur les substances et médicaments psycho-actifs,  de disponibilité et réactivité, de compréhension du quotidien, qu’a incarnée et initiée Jean Carpentier. Un immense salut à celui qui, humblement, fut le premier en France. » (Dr William Lowenstein).

Avant le Père Lachaise ses proches, ses amis ont fait circuler quelques écrits du défunt. Comme Anne Coppel et ces lignes datant de vingt ans tirées de « La toxicomanie à l’héroïne en médecine générale » Ellipse, 1994. (1)

« C’est dire qu’en 1980, lorsque je me suis installé avec une collègue, Clarisse Boisseau, àproximité de la gare de Lyon, j’ai retrouvé dans une nouvelle « exogénose » une situation qui ne me prenait pas complètement au dépourvu. Dès notre installation, nous avons commencé à recevoir des patients héroïnomanes qui nous demandaient de les aider. 

La guerre, la question des alliances (la doctrine) 

Assez rapidement nous avons eu l’impression de vivre une sorte de guerre. Des jeunes gens mouraient d’overdose dans les encoignures de portes, ou de septicémie et d’infections profondes chez eux et à l’hôpital; envahis par un insurmontable sentiment d’impuissance des couples de parents se déchiraient ; les rafles de police se succédaient dans les rues sombres et crasseuses de l’îlot Chalon. Des inspecteurs de la brigade des stupéfiants étaient venus tabasser violemment quelqu’un dans le couloir de notre cabinet médical; -c’est un dealer -, m’avait dit l’un des policiers sur un ton hargneux, quand j’étais descendu pour suggérer un peu de modération, puisque le présumé coupable avait déjà les menottes aux poignets

Dans ces conditions dramatiques la demande de soins nous obligeait à intervenir. De toute évidence une guerre avait lieu, mais qui était donc l’« ennemi» 

Ce n’était, bien évidemment, ni les gendarmes, quoi que l’on puisse dire de leurs excès, ni les parents, quelles que soient leurs responsabilités. Il ne se confondait pas non plus avec le toxicomane, ni même avec la toxicomanie. L’ennemi c’était la souffrance aiguë, celle qui pousse à des solutions drastiques: celle que Freud appela « Thanatos », la pulsion de mort, de destruction et d’autodestruction. 

Une fois l’ennemi circonscrit, se posait la question des alliances. Aussi malcommode que cela puisse être, puisque la ligne de front était, en quelque sorte, en lui, il nous est apparu comme une évidence que le toxicomane devait être notre allié. C’était une condition sine qua non de la réussite de notre entreprise de soin. Nous devions, quant à nous, comprendre cette idée et, concrètement, faire en sorte que le patient l’entende, lui aussi, tôt ou tard. 

Cette logique nous a immédiatement orientés vers la prescription, y compris celle des opiacés. Elle nous apparaissait comme un incontournable instrument de l’alliance. C’était le moyen de garder le contact et de se donner le temps d’un travail sérieux avec une personne qui nourrissait une véritable passion pour le « pharmakon ». En d’autres termes, elle constituait une condition de la relation. »

Baclofène électronique

La guerre a toujours lieu. L’ennemi a-t-il changé ? Thanatos est-il toujours parmi nous ? Cette aide que la puissance publique refusait est-elle bien là, présente aux côtés de ceux que l’on accusait de dealer en blouse blanche ? La toxicomanie-péché est-elle toujours d’actualité ? Et où en est-on du mouvement de balancier qui voit la rédemption dans le tout-dépénalisation ?  Et que faire des dealers ? Et que penser de cette extension considérable du regard sur l’addiction ? Comment soigner la schizophrénie étatique sur le tabagisme ? Le baclofène est-il une révolution dans la guerre contre l’alcoolisme ? Et que penser intelligemment de la cigarette électronique dans celle contre l’assassinat collectif qu’est le tabagisme ?

Il y a trente-trois ans

Dans une annexe à ses Mémoires François René de Chateaubriand écrit qu’il a toujours supposé les avoir écrites « en étant assis dans son cercueil ». C’est un assez beau point de vue. Et une assez bonne leçon pour les apprentis en rédaction de nécrologie. Aujourd’hui c’est une pirouette. Pour dire que nous aurions bien aimé parler de tout cela avec celui qui, soudain, n’est plus là.

Parler aussi, avec lui, de tout ce qui a bien pu ses passer entre l’année 1980 et l’année 1985 dans les champs mêlés de l’infectiologie et de la toxicomanie. De la santé publique comme on ne disait pas encore. Quand certains osèrent avoir le courage de dealer pour soigner. Quand d’autres ne comprenaient pas toujours. Nous en fûmes.

Reparler de tout ce que chacun voyait de son œil de bœuf, depuis sa lucarne, sous son microscope, devant sa page blanche, sur les trottoirs de tous les îlots Chalon du monde et devant les tortures de certains agonisants. Il n’est pas trop tard : c’était il y a trente-trois ans.

(1)  En quatrième de couverture Ellipse a écrit, il y a vingt ans :

« Ce manuel est d’abord destiné aux médecins généralistes « désireux de venir en aide aux toxicomanes ». Il intéressera également tous ceux qui, de près ou de loin, sont concernés par ce  problème : l’ensemble des soignants, éducateurs, juges, policiers et jusqu’aux toxicomanes eux-mêmes. S’appuyant sur une expérience clinique et faisant alterner les conseils d’ordre psychologique et les indications médicamenteuses avec des « histoires de cas » qui les illustrent, ce livre démontre de manière rigoureuse la nécessité d’une « stratégie de la substitution ». »

Jean-Yves NAURead all author posts