Dr William Lowenstein : « Héroïne et Subutex®, l’Académie de médecine a frôlé le zéro absolu »

LUN@IGS@P01@SUBUTEX3.jpgIl y a quelques jours l’Académie nationale de médecine montrait une nouvelle fois sa passion pour les questions relatives à la toxicomanie en général, au Subutex® en particulier. Une passion tragique qui la voyait adopter à la quasi unanimité le texte d’un étonnant communiqué. Les académiciens y dénonçaient « l’avidité des héroïnomanes » et les coûts supposés, pour la collectivité et la sécurité sociale, de la politique de réduction des risques. On lira ici ce document.

Nous avons évoqué ici même cette sortie académique quelque peu baroque, sinon archaïque. Une sortie qui n’est pas restée sans réponses professionnelles. La Fédération Addiction vient de réagir en dénonçant l’obscurantisme académique. Nous publions ci-dessous le texte que nous a adressé Dr William Lowenstein, président de SoS Addictions :

« En sa séance du 30 juin 2015, notre Académie Nationale de Médecine a adopté, à l’unanimité des soixante-dix membres présents moins trois abstentions, un communiqué sur « La buprénorphine à haut dosage (BHD): mésusage et détournements d’usage » rédigé par J. Costentin, J.-P. Goullé et G. Dubois, tous trois membres de l’Académie.

Climatisation

Ce communiqué est si peu sérieux, entaché de fautes de mauvais externe en médecine, témoignant d’une profonde méconnaissance des addictions en général et des médicaments de substitution opiacée (MSO) en particulier, que nous nous posons une question préalable : le 16 rue Bonaparte, siège parisien de la vénérable Académie est-il climatisé ?

Comment expliquer des erreurs grossières dans un texte adoubé par les membres présents ? Certes, nous savons que l’année a été chargée, lourde de nombreux communiqués et d’une Loi de Santé suivie au plus près par tous, mais est-ce une circonstance atténuante pour rendre une aussi mauvaise copie avant les vacances ?

Voie veineuse

Après une brillante introduction sur « la suppression par la BHD de l’effet « shoot » (avec guillemets d’origine) de l’héroïne par voie veineuse » (ce qui expliquerait pourquoi la BHD est une médicament de substitution…! ) les rapporteurs ordonnent que « quelques règles doivent être respectées dont la prescription de BHD uniquement après un traitement bien conduit par la méthadone ». Nos Académiciens rapporteurs auraient ils oublier d’ouvrir le Vidal et de regarder les AMM et indications respectives (et fort semblables) de la méthadone et de la BHD ? En aucun cas cette règle n’existe !

De même pouvons-nous nous interroger sur leur deuxième règle : » il faut éviter un traitement permanent mais rechercher une réduction progressive des doses pour tendre vers l’abstinence« . Toute la littérature internationale souligne l’importance d’un traitement prolongé dont la seule bonne posologie -comme dans bien des affections, de l’hypothyroïdie à la goutte en passant par l’épilepsie- est la posologie efficace, celle qui permet de se passer de l’héroïne et d’assurer une qualité de vie quotidienne satisfaisante.

Avidité

Quelle est donc cette idée de « réduction des doses » ? Il suffit pour comprendre cette incohérence thérapeutique, cette suprématie de la morale sur la médecine, de lire la ligne suivante : » le produit est recherché avec avidité par les héroïnomanes (…) il donne lieu à un trafic dont les organismes payeurs font les frais. On les estime à près de 250 millions d’euros par an« .

Passons sur le fait qu’un académicien appelle « produit » un médicament qui a sauvé des milliers de vie dans notre pays depuis 20 ans, passons sur le mot « avidité » qui est recevable pour parler des affinités des récepteurs cellulaires, bien moins respectable pour parler des besoins des patients, mais pouvons nous passer sur cette « estimation » (sans référence) de 250 millions d’euros dont les contribuables feraient les frais ? Non, à l’évidence, car cela s’apparente à une mauvaise accroche de mauvais journalisme. Comment cette « avidité » peut-elle couter 250 millions par an quand le chiffre de vente de Subutex® oscille entre 50 à 60 millions d’euros ?

Effet shoot

Les trois rapporteurs décrètent ensuite qu’il existe « sur le marché français des génériques du Subutex® qui, moins solubles, ne peuvent être utilisés en injections« . Devons nous leur adresser les trop nombreuses photos d’abcès délabrants, nécrotiques, secondaires aux injections de génériques pour qu’ils corrigent cette dangereuse affirmation ou devons nous rafraîchir leurs idées pour qu’ils travaillent sérieusement sur la question d’une substitution par voie injectable comme nous le faisons depuis deux ans avec la DGS, l’HAS, la MILDECA, l’ANSM et les professionnels de l’addictologie ?

Enfin, ils nous conseillent de « promouvoir et généraliser » le Suboxone® (association de BHD et de naloxone) car cette « association prévient l’effet shoot’’ (sans guillemets cette fois pour le mot shoot qu’ils semblent apprivoiser…) recherché par l’injection de buprénorphine (alors qu’ils nous expliquaient quelques lignes plus haut que la buprénorphine bloquait l’effet shoot de l’héroïne). Le Suboxone® est une association intéressante mais elle ne saurait réduire à elle seule les problèmes de mésusage et encore moins de trafic de buprénorphine dans notre pays.

Dignité

Expliquer tout cela à nos rapporteurs (je pense que de nombreuses associations et collègues le feront) suppose une écoute et une connaissance bien moins régressives que ce qu’ils ont communiqué ce 30 juin 2015 par temps de canicule.

Puissent leurs vacances d’été apporter un peu de recul et de fraîcheur d’esprit, quelques références bibliographiques également, à ces trois rapporteurs afin que le Secrétaire Perpétuel signe à la rentrée scolaire un communiqué bien plus sérieusement documenté et réfléchi, bien plus digne de travaux académiques.

Dr William Lowenstein, président de SoS Addictions »

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