Cannabis : entre deux mots, il faut choisir le moindre

Cannabis leafJ’aimerais introduire quelques nuances critiques dans l’article publié le 21 avril par Jean-Yves Nau et intitulé : « Cannabis à haut risque » : il touche un nombre croissant d’adolescents. Mais que font donc les responsables (socialistes) ? »

Jean-Yves Nau évoque d’emblée les « « Une » et « manchette » catastrophistes du Monde (…) : « Un jeune sur deux a déjà fumé du cannabis » » signé François Béguin et Laetitia  Clavreul. Je crois que l’adjectif « catastrophiste » est inapproprié.  Le 20 décembre 2014 Le Monde publiait un éditorial intitulé : « Cannabis : pour la légalisation » tandis que sa Une : « L’étude choc pour la légalisation du cannabis » renvoyait sur deux pleines pages, et sous la plume de Laetitia Clavreul, au rapport que venait de publier le think tank Terra Nova.

Est-ce à dire que si l’on est pour la légalisation du cannabis récréatif, on souhaite que les jeunes fument dés leur plus jeune âge ? Bien-sûr que non ! Si la manchette du Monde du 21 avril est, disons, préoccupante, elle n’est catastrophiste que pour ceux qui, comme Jean-Yves Nau considèrent que la dangerosité du cannabis est très élevée. On remarquera que la consommation de tabac et d’alcool est aussi en augmentation chez les jeunes ce que Nau d’ailleurs signale.

Il évoque les « augmentations massives des concentrations en THC ». Cet argument est bien connu puisqu’il est systématiquement utilisé par ceux qui sont convaincus de la haute toxicité du cannabis. Mais il est infondé. Certes il existe des herbes sélectionnées pour leur forte teneur en THC comme la célèbre skunk hollandaise mais elles représentent une faible part du marché. La très grande majorité du cannabis qui circule en France, haschisch marocain d’abord, autoproduction d’herbe ensuite, beuh africaine enfin présente des taux de THC qui ont peut-être un peu augmenté depuis 10, 20 ou 30 ans (on ne sait jamais quel est le taux de THC de référence) mais certainement pas de manière « massive ».

Tout comme jean-Yves Nau et comme l’immense majorité de mes collègues addictologues, je suis bien convaincu que c’est une fort mauvaise idée de consommer  massivement du cannabis à l’adolescence et que fumer son premier joint sur le chemin de l’école n’est pas la meilleure manière de suivre le cours de maths ou de français.

J’ajoute que les enfants des classes populaires ou des « banlieues » paient un tribut plus lourd à cette consommation que les rejetons de bobos chez qui la réussite scolaire est fortement valorisée tandis que livres et journaux sont à disposition et que les discussions ou les propositions de loisirs favorisent l’accès aux « codes culturels » qui seront bien utiles par la suite.

Mais je voudrais revenir un instant sur la manière dont le quotidien vespéral auquel Nau a si longtemps collaboré traite désormais la question du cannabis. Et elle se résume en quelques mots : une contestation systématique du prêt à penser. Quelques exemples : la Une du supplément « Culture et idées » du 28 juin 2014 est sobrement intitulée : « France, terre de joints ». Dans cet article tout en nuances de Frédéric Joignot, on peut lire en insert une remarque de Christophe Palle (OFDT) : « Il existe chez les jeunes un rejet des messages de santé publique. Pour eux, l’Etat n’a pas à s’immiscer dans ce domaine. » Dans ses pages « Science et médecine » du 11 septembre 2013, il consacre, sous la plume de Sandrine Cabut et Pascale Santi, une double page au cannabis thérapeutique sous le titre : « Cannabis, la fin d’un interdit ». Il réitère, mais sur une seule page, le 11 février 2015 en publiant une interview du professeur Amine Benyamina par Sandrine Cabut sous le titre : « Il faut donner sa chance au cannabis thérapeutique ». Dans le désormais fameux numéro du 20 décembre 2014, est publié un papier de Corine Lesne intitulé : « Depuis un an, le Colorado réglemente la marijuana comme l’alcool et s’en félicite ». On pourrait multiplier les exemples.

Fondamentalement, le journal de référence a changé de logiciel sur la question des drogues et des politiques publiques qui doivent être menées, à commencer par le cannabis. Il se refuse à l’hystérie, aux arguments spécieux ou orientés. Et il a clairement fait son acting out.

La légalisation du cannabis règle-t-elle magiquement la question des usages précoces et lourds ? Nullement. Certes, tant au Colorado que dans l’Etat de Washington ou en Uruguay, l’accès au cannabis reste interdit aux mineurs. Mais les grands achèteront pour les petits et cette interdiction risque de n’avoir pas plus de réalité que celle du tabac en France.

En revanche, deux choses au moins pourraient changer dans le domaine de la santé publique. Tout d’abord une prévention commencée tôt (ado, c’est trop tard) et qui cesse de diaboliser le cannabis ou de menacer les récalcitrants d’un an de prison ferme et de 3750 euros d’amende mais dise, autant qu’il est possible, la « vérité » sur le cannabis. En cessant de tout confondre. « Rien n’est poison, tout est poison, c’est la dose qui fait le poison » disait Paracelse (voir Le Monde du 11avril 2013). Mettre dans le même sac un consommateur quotidien de joints fumés dés le matin et un usager occasionnel n’est pas raisonnable. Ensuite, il est difficile aujourd’hui de trouver un ado qui ne réponde pas : « Et le tabac ? Et l’alcool ? » lorsqu’on lui parle des dangers du cannabis. Il faut être capable de répondre à ce très sérieux argument que les jeunes sont enchantés d’utiliser pour clouer le bec aux adultes.

Imaginons donc une prévention intelligente. Eh bien la question essentielle que pose la légalisation du cannabis, et mon collègue William Lowenstein l’avait, le premier, soulevé, c’est : quelle part des taxes sera consacrée à la prévention et aux soins ? Au Colorado, « la consommation a augmenté, la criminalité baissé, et l’Etat a encaissé 700 millions de dollars » indique Le Monde (toujours celui du 20 décembre 2014) et il ajoute : « Les autorités ont pompé dans les revenus de la marijuana pour financer une campagne d’éducation. » C’est encourageant. Mais nul doute que cette question fera l’objet de rudes batailles. En Californie, Etat chroniquement au bord de la faillite, les bénéfices qu’il pourrait tirer de la légalisation du cannabis ont été vigoureusement mis en avant par ses partisans. Reste à savoir à quoi servira l’argent et on ne peut attendre des responsables politiques, quels qu’ils soient, qu’ils investissent benoîtement et massivement dans la santé publique. Voilà le combat (exaltant) qui nous attend et qu’il faut aborder, nul n’en doute, sans catastrophisme excessif.

Bertrand Lebeau Leibovici vice-président de SOS Addictions

 

L’article de Jean-Yves Nau

« Cannabis à haut risque » : il touche un nombre croissant d’adolescents. Mais que font donc les responsables (socialistes) ?

« Une » et « manchette » catastrophistes du Monde daté de demain 22 avril : « Un jeune sur deux a déjà fumé du cannabis ». Sous-entendu : en France. Le dernier quotidien vespéral a eu vent (avant ses confrères) des derniers chiffres de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).On les trouvera ici (Stanislas Spilka, Olivier Le Nézet, François Beck).

Inquiétant  bilan.

Chez les adolescents de 17 ans la consommation de cannabis « est repartie à la hausse » ; 47,8 % des jeunes de 17 ans l’ont déjà expérimenté (contre 41,5 % il y a trois ans). Près d’un adolescent sur dix en fume au moins une fois par mois Un quart de ces jeunes présentent un risque de dépendance. Au total 8 % des adolescents « en font un usage problématique ». Cette hausse globale de la consommation correspond à net accroissement de l’offre : la France est devenue un pays de production locale. Illicite, le cannabis est désormais disponible sur l’ensemble du territoire (et consommé dans tous les milieux sociaux).

C’est là un excellent sujet de santé publique et de responsabilité politique. Comment comprendre qu’après une  décennie de baisse, la consommation de cannabis chez les adolescents  soit  « partie à nouveau nettement à la hausse » ? Une perception d’autant plus troublante qu’elle émane des questionnaires anonymes remplis par plus de 22  000  jeunes lors des journées Défense et citoyenneté de mars  2014. De « mauvais résultats » qui s’accompagnent d’une hausse de l’usage régulier d’alcool et de tabac. Comment comprendre qu’à compter de 2003 et jusqu’en 2011 cette consommation n’avait cessé de baisser et que depuis 2011 elle va croissant ? En trois ans, la proportion de ceux qui ont expérimenté cette substance est passée de 44  % à 49,8  % pour les garçons, de 38,9  % à 45,8  % pour les filles.

Dépendance

Pour l’Ofdt plus que la simple « expérimentation », ce sont les fréquences et les volumes de consommation qui inquiètent . En trois ans, le pourcentage de jeunes de 17 ans déclarant « avoir fumé un joint au moins une fois dans l’année est passé de 34,6  % à 38,2  % », et celui de ceux qui ont fait de même dans le mois est passé de 22,4  % à 25,5  %. Près d’un sur dix dit consommer du  shit  au moins dix fois par mois – contre 6,5  % en  2011. Et l’usage quotidien est passé de 3  % à 4  %.

Point important : l’OFDT souligne que parmi les jeunes ayant consommé du cannabis dans l’année 25,7  % des garçons et 17,3  % des filles présentent un risque élevé d’usage problématique ou de dépendance. Ce qui équivaut à 8  % de l’ensemble des adolescents (contre 5,3  % en  2011). Le temps n’est plus où cette drogue pouvait être unanimement perçue comme douce. Il est aujourd’hui établie (et rarement contesté) que le cannabis peut d’autant plus induire d’effet secondaires et de troubles (mnésiques, psychiatriques) que la consommation est précoce.

Anxiolytique et/ou festif

Le cannabis répond à des attentes assez variéesremarque François Beck, directeur de l’OFDT, cité par Le Monde. Certains l’utilisent comme anxiolytique ou pour trouver le sommeil, d’autres dans un contexte festif. C’est un produit transversal : on le trouve sur l’ensemble du territoire et dans beaucoup de milieux socioculturels. Pour comprendre les motivations spécifiques des jeunes, des études plus qualitatives ont été lancées ».

Comme toujours la question de l’œuf et de la poule est soulevée. Cette hausse (précoce, et donc critique) de la consommation est-elle due à une offre croissante ou est-ce la demande (anxiolytique, festive etc.) qui crée l’offre ? Une certitude : ces dernières années, la France a commencé à devenir un pays de production. Les ventes sont dynamiques et le marché a atteint sa maturité avec des offres diversifiées. C’est le temps de l’émergence des gondoles de supermarchés de quartier – avec promotions, augmentations massives des concentrations en THC et rayons bios. Seule la carte bleue n’est pas acceptée. Ticket d’entrée de l’ordre de 10 euros. Qui peut résister ?

Zéro pour la morale

« En  2013, le plan gouvernemental de lutte contre les addictions, sans toucher au volet répressif promu par la droite précédemment, avait rééquilibré le volet sanitaire en mettant l’accent sur une prévention plus efficace, rappelle Le Monde (François Béguin, et Laetitia Clavreul). Il avait pour objectif de repérer plus précocement les consommateurs, avant leur arrivée dans les services d’addictologie, et de renforcer les consultations de jeunes consommateurs, lieux d’accueil des ados et de leurs familles. Ces mesures commencent à entrer en application. »

Où en est-on ? «  Faire la morale aux jeunes, ça ne marche pas » répondDanièle Jourdain Menninger, présidente de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca). Mais qui parle, ici,  de morale ? « Il faut que les parents et les médias déconstruisent l’image du cannabis et débanalisent son usage. Ces chiffres inquiétants sont le résultat d’une politique passée » ajoute la présidente de la Mildeca. C’est là un propos intéressant de la part de la responsable d’une mission interministérielle.

Désespérer de tout

Doublement intéressant. D’abord parce qu’il incomberait selon elle aux parents et aux médias de déconstruire ; entendre de pallier les déficiences de l’action politique vis-à-vis d’une drogue illicite. Ensuite parce que, toujours selon elle, la situation présente est la conséquence des failles de la politique du passé. « En  2014, date de récolte des données, cela faisait néanmoins déjà deux ans que la majorité avait changé » conclut Le Monde. Le Monde est trop bon.

Sans doute y-a-t-il quelque naïveté à imaginer que l’action politique puisse, à elle seule, résoudre la somme des questions de santé publique que soulève la consommation adolescence croissante du cannabis comme des autres substances psychotropes. On en saurait pour autant (sauf à désespérer de tout) soutenir que la puissance publique ne peut rien face à ces addictions en gestation. Or si elle peut agir, elle est coresponsable de l’évolution aujourd’hui observée et analysée par l’Ofdt. Et le pouvoir en place depuis 2012 ne peut rester silencieux, se borner à accuser le passé ou à invoquer la fatalité (qui comme chacun sait est tout sauf un concept socialiste).

Cigarette électronique

Elargissons le propos. Entre 2011 et 2014, la consommation régulière de boissons alcooliques est passée de 10,5  % à 12,3  % chez les jeunes de 17  ans. En  2014, les jeunes de 17  ans sont 32,4  % à fumer quotidiennement, contre 31,5  % en  2011. Rappelons qu’ils ne devraient pas pouvoir acheter du tabac. Que fait la police ? Que font les buralistes ?

La cigarette électronique ?  En  2014, première année où la question était posée, près d’un jeune sur deux déclare avoir déjà fait usage d’une cigarette électronique. Et 2,5  % disent l’utiliser tous les jours. C’est là, on le sait, un moyen de ne pas consommer de tabac.

Muette ou presque sur les jeunes et l’alcool, inaudible sur le tabac,la loi de « modernisation du système de santé » portée par Marisol Touraine fait tout pour ne pas faire de la cigarette électronique un outil de réduction du risque tabagique. Quant au cannabis cette loi n’a pas à en parler puisqu’il est, comme chacun le sait, illicite.

 

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