Polemique sur le cannabis entre l’Academie Nationale de Medecine et SoS Addictions : la tentative de synthèse du JIM

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La polémique est une drogue dure

Article d’Aurélie Haroche, publié le 19/04/2014 sur JIM.fr

Vénérable institution dont les fondements remontent à l’Ancien Régime, dont les statuts et les missions furent définis en 1820, l’Académie de médecine connaît depuis quelques années un vent de modernisation. L’Académie qui au sein de ses derniers groupes de travail constitués s’intéresse à la santé numérique se veut aujourd’hui résolument ancrée dans la modernité et aborde sans réserve tous les sujets (jusqu’à l’autoconservation des gamètes par les personnes ayant un projet de changement de sexe !). Surtout, par des propositions fortes, elle souhaite offrir son expertise singulière aux pouvoirs publics, loin des idées en vogue. Pourtant, malgré sa riche histoire, ses membres prestigieux (d’hier et d’aujourd’hui) et sa volonté de s’inscrire dans son époque, l’Académie de médecine n’est pas toujours écoutée.

Par les autorités sanitaires tout d’abord (on l’a par exemple vu sur la question des lanceurs d’alerte), mais aussi par les praticiens. L’opposition de ces derniers n’est pas toujours une hostilité ontologique, un refus de se soumettre aux « vieux sages », dont la lecture du monde, jugée par trop archaïque, est contestée. L’opposition peut prendre la forme d’un regret, regret lié à une très haute idée de l’Académie de médecine.

Consommation de cannabis : une pandémie

La polémique qui a cours depuis quelques semaines sur le blog du médecin et journaliste Jean-Yves Nau illustre cette confusion des sentiments, cette ambivalence que peut faire naître chez certains spécialistes l’Académie de médecine. Au cœur de cette passe d’arme, la question très épineuse (et face à laquelle se confrontent des positions aussi tranchées qu’irréconciliables) concernant la meilleure façon de lutter contre la consommation de cannabis. Faut-il renforcer partout la répression et rappeler l’extrême dangerosité du produit ou au contraire agir avec plus de nuance et privilégier la prévention ? Sur ce point, l’Académie est convaincue que c’est la première voie qui s’impose. Dans un communiqué daté du 26 mars qui s’inquiète de « l’expansion de la consommation de cannabis », la toxicité du produit est rappelée et la nécessité de « dissuader et punir ceux qui oeuvrent pour cette pandémie » est martelée. Sur son blog, Jean-Yves Nau s’était fait l’écho de cette prise de position de l’Académie et de ses propositions. Le journaliste commentait : « On ne rit plus. Les vents tournent. Au vu du contexte politique actuel (…) certains diront que le moment est bien mal choisi pour lancer publiquement de telles propositions. D’autres assureront, principe de précaution ou non, que nous n’avons que trop tardé à regardé la vérité en face. Que la santé publique prime tout et que le cannabis est, tout bien pesé, un poison. Tous (ou presque) reconnaîtront que l’Académie nationale de médecine, ne fait, ici que remplir sa mission ».

Didier Jayle d’humeur fumeuse contre l’Académie de médecine

Cette dernière phrase ne passa pas, loin s’en faut, inaperçue. Quelques jours plus tard, Jean-Yves Nau ne pouvait que se féliciter d’avoir eu la sagesse d’exprimer une petite nuance par le biais de sa parenthèse : « Bienheureuses parenthèses. Car cette opinion n’est pas pleinement partagée (euphémisme) par nombre de ceux qui (…) montent quotidiennement au front des assuétudes. Notamment au sein du solide bataillon SOS Addictions ». Il est de fait habituel que les recommandations de l’Académie de médecine en matière de lutte contre les drogues et la toxicomanie ne soient guère goutées par SOS Addictions (que l’on songe à la question des salles d’injection à moindre risque). Mais le plus souvent, l’Académie et SOS Addictions se contentent de renvoyer dos à dos leurs arguments. Ici, le conflit a tourné à l’affrontement entre institution, voire à l’affrontement personnel. Le docteur Didier Jayle, membre de SOS Addictions, professeur d’addictologie au CNAM, médecin à l’hôpital Européen Georges Pompidou et surtout ancien président de la Mission interministérielle de la lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) s’en prend en effet clairement à l’Académie de médecine dans la réponse qu’il a adressée à Jean-Yves Nau et publiée sur le blog de ce dernier. « Non, l’Académie nationale de médecine ne remplit pas sa mission. Sous l’influence de quelques membres extrémistes, elle lance des oukases inutiles dans un domaine qu’elle connaît mal. Elle ne tient aucun compte de l’évolution de la société et propose des solutions qui ont fait la preuve de leur inefficacité » écrit en guise de préambule Didier Jayle. Il entreprend ensuite de critiquer une à une les propositions des Académiciens, non sans ironie. Concernant par exemple le souhait de la rue Bonarparte de voir interdite la vente de « papiers à cigarette « grand format » qui sont détournés pour la consommation du cannabis », Didier Jayle se moque : « Cette interdiction (…) aboutirait à avoir des joints plus petits (ou plus grands avec deux feuilles collées) ! Quel progrès ! ». Il juge encore que « les problèmes sanitaires mis en avant par l’Académie de médecine sont réels » mais « abordés sans nuance ». Enfin, il fait l’apologie de la prévention contre la prohibition et conclut par quelques lignes d’autosatisfaction, estimant qu’une partie de son action à la tête de la MILDT « semble avoir eu un certain impact sur les consommations des jeunes (…) ; le nombre de consommateurs réguliers de cannabis a baissé sensiblement entre 2002 et 2007 ».

Jayle/Costentin : l’affrontement

Il semble que cette présentation de sa propre action sous un jour si favorable par le docteur Didier Jayle ait nourri l’exaspération du principal signataire du communiqué de l’Académie de médecine, le professeur Jean Costentin, président entre autres du Centre National de Prévention d’Etudes et de Recherches sur les Toxicomanies (CNPERT). Voici que ce dernier se servant lui aussi du blog de Jean-Yves Nau (qui n’en demandait peut-être pas tant !) comme tribune y va de sa réponse. Et résolument, le débat tourne à l’affrontement personnel. « Comme toujours quand les déclarations troublent la quiétude des consommateurs de drogues ou de ceux qui exploitent leur faiblesse l’Académie doit s’attendre à essuyer des critiques », commence Jean Costentin. Et plutôt que de répondre point par point à ces critiques, il se lance dans une attaque en règle contre leur auteur. « Quelques éléments biographiques peuvent éclairer sa réaction. Après un passage par la case Sida, où il a connu le cannabis utilisé dans une démarche de type soins palliatifs (…) il fut nommé à la présidence de la MILDT, en remplacement d’une ex-militante trotskyste, magistrate, (…) Mme Nicole Maestracci, pour mettre un terme aux efforts qu’elle avait déployé en faveur de la légalisation du cannabis, de sa banalisation et de son expansion. A sa prise de fonction, Didier Jayle, faisant des compliments appuyés à celle qui l’avait précédé, j’ai alors compris que ce ne serait pas le dégel attendu. Je me suis, à plusieurs reprises, opposé à lui, devant presque lui tordre le bras pour lui faire reconnaître, mezzo voce, la nocivité du cannabis (…). Quelques-uns de mes amis s’étonnaient des accusations de laxisme, de complaisance, de collusion même avec les cannabinophiles que je lui adressais. Sa récente prise de position (sur le blog de Jean-Yves Nau) lève toute équivoque à cet égard » fulmine Jean Costentin. Dans la suite de son attaque en règle, il défend l’action de l’Académie de médecine, notant qu’elle « exprime des recommandations, sagement mûries, émises par les meilleurs spécialistes de différentes disciplines » et observe encore qu’elle « ne fait pas de suivisme ».

En souvenir d’un numismate amoureux de l’Académie

Le dernier mot (pour l’instant) de cette polémique revient au docteur William Lowenstein, président de SOS Addiction. Dans le texte qu’il adresse lui aussi à Jean-Yves Nau, ce spécialiste reconnu de la dépendance ne revient cependant pas sur le sujet central de l’affrontement (la lutte contre le cannabis) mais sur la prestance de l’Académie de médecine. Il indique que s’il prend la plume sur le sujet c’est « non seulement pour défendre l’honneur » de Didier Jayle, mais aussi « en mémoire du Professeur Charles Haas, un de mes maîtres en Médecine Interne ». « En 2012, la mort le faucha avant qu’il ne puisse postuler à une nomination Académique. Il admirait l’Académie nationale de médecine, son savoir et sa sagesse. (…) Le Pr Charles Haas, merveilleux sémiologue, humaniste discret et numismate distingué (il légua sa collection à l’Académie), eut été attristé du ton si peu respectueux de notre collègue Costentin. Il aurait été incrédule à la lecture de ces lignes méprisantes à l’égard de Mme Nicole Maestracci et du Dr Didier Jayle, lignes si peu confraternelles pour ceux qui ne partagent pas son expertise (…). Je crains que l’outrance du Pr Costentin ne nuise non seulement à l’avancée des travaux et décisions sanitaires sur le cannabis mais aussi à l’image d’une Académie que mon Maitre et ami, le Pr Charles Haas, vénérait et tentait de faire connaître à tous les « simples médecins » ».

Fausse route

Derrière l’hommage à son maître, le commentaire de William Lowenstein signale l’un des principaux enjeux de cette polémique : comment face à la passion que déchaîne cette question du cannabis peut-on espérer qu’une lutte efficace soit mise en place, lutte qui sans doute nécessite la mobilisation de tous les acteurs et une réflexion empreinte de sagesse et de nuance. « Les deux camps estiment que l’autre fait fausse route » conclue Jean-Yves Nau dans l’un de ces multiples billets. Et entendant, c’est probablement la lutte contre cette addiction qui est laissée sur le côté de la route.

Voir l’article ici : http://www.jim.fr/medecin/jimplus/posts/e-docs/la_polemique_est_une_drogue_dure__144878/document_jim_plus.phtml

Pour connaître tous les détails de ces affrontements, vous pouvez consulter les billets de Jean-Yves Nau :
http://jeanyvesnau.com/2014/03/26/cannabis-alerte-rouge-a-lepidemie-mesures-drastiques-proposees-pour-lendiguer/
http://jeanyvesnau.com/2014/03/27/cannabis-non-lacademie-nationale-de-medecine-ne-remplit-pas-sa-mission/
http://jeanyvesnau.com/2014/04/11/oui-ou-non-le-cannabis-est-il-le-diable-la-suite-dune-polemique-academique-radicale/
http://jeanyvesnau.com/2014/04/14/cannabis-petite-suite-a-une-polemique-dr-william-lowenstein-president-de-sos-addictions-liberation/

 

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