Dossier spécial Les Inrocks : « L’addiction, s’il vous plait ! »

41079L’addiction, s’il vous plait !
par Bernard Blistène, Directeur du Musée national d’art moderne, Centre Pompidou

Philippe Bérard me téléphone. Il me parle de cinéma. Rien d’inhabituel.
Il m’explique qu’il prépare quelque chose. Je ne l’écoute pas attentivement. Je ne comprends pas grand-chose. J’ai le sentiment que,
la passion aidant, il m’assomme de titres, de noms et d’auteurs auxquels je n’entends rien : la diction.
Alors, je lui dis de prendre son temps et de mieux prononcer. Il faut articuler.
Il me rappelle Jean-Christophe Averty parlant de microsillons. Il me dit vouloir construire en cinq parties une histoire de cinéma, de 1895 à 2019.
Je ne connais rien au cinéma. Je ne suis pas un cinéphile. Je préfère l’avouer ici comme je le lui dis et lui  répète depuis quelque vingt cinq ans que nous nous connaissons.
Mais rien n’y fait. Philippe veut que j’écrive quelque chose. Je lui dis que je ne trouve pas les mots et que je ne saurais me prononcer : la diction.
Mais Philippe insiste : qu’importe la diction ! Il ne me demande pas de parler mais d’écrire. Il ajoute que je suis moi-même face à l’addiction. Oui, sans doute ! Mais quand je parle, je maîtrise la situation. La diction, ça me connaît. Depuis trente ans que je suis prof !
Alors, Bérard rit. L’addiction et pas la diction. « Une diction n’est pas une addiction », précise-t-il. J’en conviens. Rien à voir d’autant que moi, je m’occupe de choses qui la plupart du temps, me font parler sans qu’elles me répondent. Et puis, je ne sais pas si j’ai des addictions. Je ne sais pas si je suis malade. Je ne veux d’ailleurs pas le savoir. Disons que je m’hypnotise, que je me drogue aux balivernes ! Picabia disait qu’il y avait sans doute là « le meilleur moyen de regarder la réalité en farce ». Voilà que ça me reprend : mon addiction à moi, ce sont les mots. J’aime Stroheim quand il raconte. J’aime Chaplin lorsqu’il borborygme. J’aime Jules Berry quand il apostrophe. J’aime Michel Simon quand il marmonne.
J’aime Joan Fontaine quand elle parle d’amour. J’aime John Cassavetes quand il s’alcoolise. J’aime Jeanne Moreau quand elle interpelle. J’aime Isabelle Huppert quand elle réverbère.
Bref, j’aime que ça parle. Ça me reprend : « la diction, s’il vous plait ».

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