LE DR LOWENSTEIN DANS LE FIGARO SANTE : « REGARDER NOS ADDICTIONS LES YEUX DANS LES YEUX »

 

Dans son ouvrage de rentrée « Tous Addicts, et après ? » (Flammarion), co-signe avec le psychiatre Laurent Karila, le Dr William Lowenstein, médecin interniste spécialisé en addictologie et president fondateur de SOS Addictions, fait le point sur ce que la médecine sait aujourd’hui des addictions, des manières de les traiter et des moyens pour les prévenir. Souvent loin des idées reçues.

A-t-on aujourd’hui une perception juste des addictions ?

Pas vraiment Pendant longtemps lorsqu on a parle de politique de sante en matière d’addiction on entendait beaucoup plus les termes « politique » et « santé » que « addictions ». II s’agissait d’une posture morale qui caractérise cinquante ans d’échec reposant sur des réflexes plus religieux que scientifiques avec comme seule issue l’abstinence en guise de rédemption l’arrêt définitif de l’usage de la drogue comme unique but. On sait aujourd’hui notamment grace aux neurosciences que c’est loin d’être aussi simple. Bien sur que l’abstinence est idéale. Mais si vous n’arrivez pas a arrêter ou si vous êtes particulièrement mal après avoir arrêté que propose la médecine ? Face a l’héroïne le sida transmis a cause des seringues a change la donne dans les années 1980. On a pris en compte la reduction des risques suivant un schema simple d’abord ne pas se droguer. Dont acte. Mais si vous vous droguez, ne pratiquez pas l’injection. Si vous injectez, ne partagez pas votre seringue. Et si vous partagez, nettoyez la seringue a l’eau de Javel – efficace mais pas pour tout notamment pour l’hépatite C.

Ce pragmatisme a permis d’évoluer vers une vraie pratique de l’accompagnement des héroïnomanes. Aujourd’hui face a l’héroïne – qui reste évidemment une drogue extrêmement dangereuse – nous arrivons a des résultats extraordinaires notamment grace a la methadone. On peut dépasser les 90 % de bons résultats si l’on est très attentif durant le premier mois de traitement. Aujourd’hui 70 % des usagers d’héroïne (environ 280 000 en France ndlr) suivent un programme de soin.

Pourquoi parlez-vous alors d’échec ?

Parce que le problème de santé publique que posent les addictions n’a jamais été aussi alarmant. Je reprends au début du livre cette phrase de Jacques Chirac a Johannesburg en 2002 «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». II évoquait l’état de la planète mais cela vaut pour les addictions. Avec cette incroyable constatation les drogues légales alcool et tabac sont les plus meurtrières. L’alcool a abrégé la vie de 800 000 personnes en France depuis le début du siècle. Le tabac tue pres de 80 000 personnes par an en France soit vingt trois fois plus que les accidents
de la route. Et aujourd’hui ce ne sont plus les usagers de drogues dures qui font des overdoses mais des personnes lambda addicts a des traitements antidouleur ou autres les deux derniers exemples tristement célèbres étant Michael Jackson et Prince aux Etats-Unis.

Que fait-on également pour prévenir l’usage du cannabis chez les jeunes ? II est le premier produit psychoactif illicite consomme par les adolescents. On voit bien que la prohibition n’est pas efficace alors que, en cas d’usage précoce, régulier et intensif, il handicape leur cerveau. Parce que nous sommes dans une société addictogène de performance de rapidité de stress et de « workaholisme » on ne peut pas se contenter de sanctionner (pénalement ou moralement) les personnes qui prennent des drogues et qui deviennent dépendantes. II faut aussi pouvoir les
aider, expérimenter des traitements et ne faire preuve d’aucun dogmatisme face aux moyens de réduire les risques. II faut regarder nos addictions en face et sans complaisance d’aucune sorte.

Existe-t-il selon vous une difference entre addiction et dépendance ?

Dans l’esprit commun c’est la même chose. Mais il faut garder en tête la difference entre usage, abus et dépendance. On a longtemps considéré la dépendance comme le stade ultime. Mais l’abus peut être dramatique un accident de la route d’une personne sous emprise d alcool couple avec du cannabis et qui fauche cinq enfants ou une overdose de cocaïne chez une personne qui n est
pas habituée a en consommer par exemple L’abus devient aussi un vrai problème de société face à notre « drogue nationale » il y a les troisièmes mi-temps les fêtes du Sud-Ouest mais aussi les 31 décembre ou on peut se demander pourquoi il est nécessaire de se saouler jusqu’à vomir, et maintenant le binge drinking, qui consiste a boire très vite de l’alcool et qui s’est répandu chez les jeunes adultes de 18-25 ans. On compte 400 000 hospitalisations par an pour consommation excessive d’alcool. Deux fois plus que celles causées par le diabète et les maladies cardiovasculaires !

L’usage, lui, est un problème social ll faut avoir en tête que, plus la pratique est précoce, plus le risque d’abus et de dépendance sera au-rendez-vous. II faut y penser quand on allume une cigarette devant ses enfants ou qu’on propose un verre d’alcool au petit dernier pour l’anniversaire du grand-père. Au final, les dépendants, environ 15 a 20 % des usagers, tous produits confondus, sont les perdants de cette société de consommation festive, dans laquelle 85 % des personnes s’en sortent plutôt bien. II faut donc tenir compte de ces trois elements, usage, abus et dépendance pour adapter les réglementations, les faire respecter et promouvoir les outils de reduction des addictions.

Y a-t-il des critères objectifs pour identifier l’addiction?

Oui, mais avec quelques variantes suivant les situations, face à certains médicaments par exemple ou des addictions comportementales comme le jeu, les troubles lies a l’activité sexuelle, le « workaholisme », la pratique du sport intensif débouchant sur la bigorexie (la poursuite d’activité sportive malgré des conséquences négatives pour la santé, ndlr). Quoi qu’il en soit, on peut définir un tronc commun : être addict au stade de dépendance, c’est quand « vouloir et/ou savoir n’est plus pouvoir ». La personne veut arrêter de fumer ou de boire mais elle ne le peut pas,
Elle sait que c’est dangereux pour sa santé, mais elle continue. Elle dit arrêter le matin, mais elle est ivre le soir elle a fume deux paquets en fin de journée ou consomme plusieurs grammes de cannabis ou de cocaïne.

En quoi la question du vouloir-savoir est-elle importante ?

Parce qu’il ne faut pas faire la même erreur qu’il y a trente ans face a la depression. Souvenez-vous, on disait, « écoute, tu pourrais te secouer un peu ! » L’addiction, a l’instar de la dépression, se définit justement par la perte de l’efficacité de la volonté. Elle fausse aussi les rapports avec les autres. J’entends souvent dans la bouche des conjoints .«Maîs s’il m’aime, pourquoi fait-il cela !? » Les découvertes sur le cerveau nous donnent l’explication ce ne sont pas les mêmes réseaux qui sont en action. L’addiction est une perte de contrôle. On ne tient plus rien. La dépendance frappe la sante mais aussi la liberté d’agir. Je suis parfois surpris de voir des malades me dire leur angoisse face à la maladie d’Alzheimer. Ne plus contrôler leur pensée les terrorisent et c’est pourtant ce qu’ils font chaque jour en se livrant a un produit qui dirige leur comportement !

Rejoint-on le sujet sensible du déni sur ce point ?

Le déni est une étape qui existe quasiment dans toutes les formes de dépendance. On a encore du mal à l’intégrer On voudrait que ce ne soit que du mensonge et de la manipulation. On peut pourtant le comparer a un déni incroyablement spectaculaire qu’est le déni de grossesse : une femme qui attend un enfant avec un ventre qui ne grossit pas pendant huit mois ! Le déni dans l’addiction est, de la même manière, favorise par des changements neurocellulaires provoques par les substances psychoactives. Je prends souvent cet exemple de l’enfant, surpris avec
les doigts dans le pot de confiture et qui dit : « Maîs non, c’est pas moi ! ». L’alcoolo-dépendant peut avoir le même comportement, et jurer ne pas avoir bu, en titubant et avec une haleine alcoolisée au dernier stade.

La rechute est-elle une fatalité ?

Cette question est au cœur de l’addictologie moderne. Pourquoi une personne qui donne l’impression de s’en être sortie rechute ? C est ce que nous appelons « l’effet craving », cette envie irréversible de revenir au produit et qui il faut bien le reconnaître est quasi généralisée chez les personnes dépendantes. Juger le craving en termes d’échec ou pire de faute n’a pas d’intérêt médicalement. II faut le considérer comme une étape. On sait aujourd’hui que suivant les produits le craving est différent en termes de mémoire du plaisir pour le cerveau. L’alcool, le tabac, les opiacés sont terribles ! L ex-addict peut avoir l’impression qu ils sont toujours tapis derrière la porte quinze ou trente ans après. La dépendance au cannabis, à la cocaïne si les personnes
s’en sont sorties, est en revanche complètement effacée au bout de cinq ans dans 90 % des cas.

Est-ce qu’il y a, de fait, un profil psychologique type de l’addict dépendant ?

On a impose comme le profil de l’addict dépendant une personne fuyant pour oublier un viol la guerre une disparition. Ils ne représentent que 10 % des cas selon moi. Une majorité de mes patients sont « normaux ». Ils ont eu recours a des drogues pour mieux dormir surmonter une timidité, passer certaines étapes de la vie et ils se sont fait « accrocher ». D’autres sont des personnes qui ont de trop belles qualités qui font leur vulnérabilité. C’est le cas de gens qui pensent trop rapidement les hypersensibles etc. Soit ils se « ralentissent » en consommant des opiacés, soit ils choisissent l’overdrive mais pour réduire le champ de la pensée trop active ils s imposent de devenir monomaniaques avec de la cocaïne des produits de synthèse du sport à outrance.

Côte soins, la e-cigarette est-elle efficace pour arrêter de fumer ?

Tout a fait. Et la frilosité française est surprenante sur ce point. La littérature scientifique existe. La e-cigarette est un outil de réduction de consommation de tabac. Elle a déjà permis à des dizaines de milliers de français d arrêter de fumer ou de réduire leur consommation. C’est a la fois une méthode de sevrage et de réduction des risques même si le vapoteur choisit de continuer à prendre de la nicotine car on sait que ce qui est dangereux pour la santé dans la cigarette, c’est la combustion, les goudrons, les benzopyrènes etc. II faut promouvoir la e-cigarette. Et si elle ne réduit que de 20 % la consommation, on sauve 16 000 personnes par an ! Est-ce donc marginal ?

Le baclofène est-il plus dangereux qu’efficace contre l’alcoolisme ?

Le baclofène est une histoire extraordinaire. La molécule est efficace mais elle n’est pas sans effets secondaires, il faut le reconnaître. Les espoirs qu’a portés le baclofène se sont retournés contre lui. Aujourd’hui on sait que ce n’est pas une molécule miracle. Mais c’est une revolution positive Et comme dans toute revolution il y a des risques. Cependant les bénéfices l’emportent clairement. J’espère maintenant qu il y aura d’autres molécules pour sortir de la seule solution de l’abstinence qui reste un échec pour certaines personnes.

Comment un adulte peut-il protéger un jeune du risque d’addiction ?

D’abord, ne pas l’inciter, sur l’alcool notamment, mais aussi le tabac, le cannabis en faisant preuve de légèreté. La règle c’est de retarder le plus possible les usages. Ensuite connaître le sujet. II faut être crédible pour interdire. Et ne pas mentir. Le jeune ado n’est pas idiot. Ces produits apportent du plaisir, c’est un fait. Et oui l’ivresse peut être une farce conviviale. Mais on peut discuter sur l’intérêt du mimétisme. L’inciter a porter un regard critique sur des amis sous l’emprise de substances psychoactives licites ou non. Et bien sur faire alliance – à ne pas confondre avec la complicité. II faut que l’ado sache qu il peut faire appel à vous s’il se trouve dans une situation à risque, le fameux abus que nous évoquions. Rien ne vous empêchera de l’engueuler le lendemain. Mais restez un allie quoiqu’il advienne.

On parle beaucoup d’addiction aux jeux vidéo et aux écrans en general. Les parents s’en inquiètent. Qu’en dit la médecine ?

C est un sujet sérieux. L’hyperconnectivité aux smartphones tablettes jeux video n’a pas les mêmes conséquences suivant l’age. Le temps de pensée libre peut disparaître et des dépendances proches de celles du joueur pathologique apparaître. C’est très inquiétant pour les très jeunes. II faut vraiment être vigilant. Cela pose des questions de construction et d’evolution cérébrale Je conseille une chose : regarder comment vous vivez pendant quarante-huit heures sans internet sans smartphone. C est un bon moyen de prendre conscience de cette dépendance.

 

Propos recueillis par Christophe Dore pour le Figaro Santé.

 

 

« Tous addicts et après : Changer de regard sur les dépendances »

par William Lowenstein et Laurent Karila

Ed Flammarion, 370 p, 17 €

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