« Champions sportifs, le sevrage ne doit pas être brutal » (Dr Lowenstein dans le Figaro)

sos-addictions-figaro-lowenstein
Le Dr William Lowenstein, psychiatre et président de SOS addictions* , décrypte les atouts et les faiblesses psychologiques des sportifs de haut niveau. Article paru dans les colonnes du Figaro le 2 juin 2014 et sur le site internet du quotidien le 6 juin 2014.

LE FIGARO. – À quel moment avez-vous été amené à faire le lien entre les addicts, dont vous êtes spécialiste, et les sportifs de haut niveau?

William LOWENSTEIN. – En 1994, quand nous avons ouvert le Centre Montecristo à Paris, premier lieu de distribution de produits de substitution pour toxicomanes, je me suis aperçu que sur nos cent premiers usagers de méthadone, une bonne vingtaine d’entre eux avaient, d’une manière ou d’une autre, pratiqué un sport intensif dans leur jeunesse. Plus tard, soutenus par Marie-George Buffet, alors ministre de la Santé, nous avons pu réaliser une étude multicentrique auprès de 1 000 personnes sous méthadone ou en suivi de sevrage alcoolique. Il s’est avéré que 15 % de ces patients avaient pratiqué des sports intensifs à un moment de leur vie, dont 8 % en «sport-études». Toutes ces statistiques ont confirmé une vulnérabilité commune entre addicts et athlètes, notamment une attirance pour les drogues chez les sportifs, antérieure et différente du dopage auquel certains ont pu succomber.

Qu’y a-t-il donc de commun entre eux?

D’abord, une hypersensibilité, un immense appétit, d’ailleurs très éloignés de l’image de faiblesse qu’on attribue aux drogués et alcooliques. Les champions pensent, voient très vite et plus loin. Comme de nombreux toxicomanes, ils vous surprennent par leur intelligence, parlant peu, mais juste, avec un réel don d’observation. La discipline que les athlètes pratiquent les contraint à un haut niveau d’exigence, donc on peut dire que pendant des années, ils vivent dans une permanente neuro-excitabilité… Et ainsi, «ils ne s’arrêtent jamais», comme les toxicomanes. Malheureusement, ce cerveau qui est leur grande force est aussi le cœur de leur fragilité. Surtout au moment de la retraite, ou quand il leur faut stopper la compétition à cause d’une blessure ou d’une maladie.

Que se passe-t-il alors pour eux?

«C’est la fin des émotions», comme l’a dit le Bleu Marcel Desailly en parlant de la fin de carrière des champions. Imaginez: ces athlètes qui ont vraiment vécu des hauts et bas de l’humeur pendant des années, avec ces ressentis d’exaltation au milieu d’un stade plein à craquer, ou sur un ring de boxe quand tous les regards sont tendus vers eux qui jouent leur vie sur quelques secondes… Soudain, ils se retrouvent dans une existence où tout s’arrête, tout devient lent, sans couleur. Les nageurs vivent carrément un changement de galaxie: après avoir passé des années à compter les carrelages des bassins et perçu le monde à travers l’eau… ils doivent un jour réapprendre à vivre sur terre, en position verticale. Quelle épreuve! C’est une descente, du même type que celles qu’ont à vivre les toxicomanes lorsqu’ils arrêtent les produits.

Que peuvent-ils faire pours’en sortir?

Éventuellement prolonger une certaine palpitation en devenant entraîneurs dans des clubs ou commentateurs sportifs pour rester dans le même environnement. Ils doivent surtout préserver une activité corporelle, mais avec des risques réduits, c’est-à-dire un rythme plus doux, car ils sont d’abord accros au mouvement. Pas question d’être sevrés de sport trop brutalement! Quand les compétitions s’arrêtent, eux qui roulaient à 200 à l’heure doivent réapprendre à marcher au pas.

* Collectif regroupant 40 experts des addictions et personnalités, dont des artistes et des sportifs.

SOS AddictionsRead all author posts